Mémoire olfactive


Pour la revue Chimères n° 90, Édouard Glissant
Mars 2017
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Le Tout-Monde, comme son nom l’indique, n’a pas plus d’unité de lieu et de temps que d’unité de langue.
Mais il a une matrice, qui est la cale ventrue des navires négriers, à laquelle le livre de Glissant ne cesse de ramener. Et si cette matrice n’offre aux sens aucune vue, ni intérieure parce qu’elle est obscure, ni extérieure parce qu’elle est sans ouverture, elle est en revanche le plus puissant ferment d’odeurs.
Une mémoire brisée revient, par l’odorat, investir l’espace d’un récit éclaté : pas de racines, mais des rhizomes, et l’ouvrage, publié en 1993, un an après la mort de Guattari, lui est dédié.

Le préambule se présente comme une archive du XVIIIème siècle :

Le béké Laroche, en mille-sept-cent-quatre-vingt-huit (les appelait-on déjà békés ?) achète un esclave frais débarqué qui maronne aussitôt. Laroche le rattrape dans les bois et lui fait don d’une barrique de malédiction.
(c’est là l’origine de la branche des Longoué : ce premier débarqué qui avait choisi de s’appeler Lapointe puis Longoué, un nègre marron).

Pas de nom d’origine pour ce Longoué qui a choisi son nom, pas de pays d’origine, mais seulement le lieu de son débarquement en 1788, sur une île des Caraïbes, à la veille de la Révolution française ; pas d’autre désignation que celle du marronage comme refus de la condition d’esclave à laquelle il est condamné. La naissance de ce Longoué s’est donc faite dans le ventre de la baleine, sa gestation est le produit de la matrice du bateau négrier. Ce qu’il peut reconnaître de son histoire ne se véhicule que par l’odeur, et cette odeur est une puanteur : celle des corps maltraités, malades, violentés, corps vivants et destinés à l’exploitation, mêlés aux mourants et aux morts, entassés comme de la viande dans la cale du navire pendant des semaines dans aération. L’odeur des corps macérés, des excréments, des vomissures, des plaies infectées, l’indescriptible odeur de la mort.
En 1945, la case de son descendant prend, au moment distendu de sa propre mort, la forme de la cale :

Il était couché sur le grabat au fond de la case et toutes ces voisines, qui l’avaient connu depuis toujours, emplissaient l’espace devant lui. Mais en vérité c’était là l’espace du bateau négrier, c'est-à-dire la cale, et ces femmes c’était la cargaison, c'est-à-dire ceux-là qui n’avaient d’abord pas su qu’ils étaient la viande qu’on allait vendre au loin.

Retour à une matrice partagée, à un inconscient collectif, à une mémoire immémorielle. L’odeur est celle de la viande. À la plasticité de l’espace devenu cale s’ajuste la plasticité des corps de l’entourage, devenus cargaison. Ce n’est plus le même Longoué, et pourtant sa mémoire se distend comme le temps divisé de sa mort, pour halluciner la puanteur de la cale qu’il n’a pas connue. Et cette odeur même le fait voyager dans des territoires où il n’est jamais allé, dans des modes culturels dont la traite elle-même a aboli le souvenir :

Ce qu’on percevait tout de suite de cette cale était l’odeur intense de pourriture, qui rappelait assez le relent épais des cases de retirement par où commençaient jadis, et peut-être encore de même aujourd’hui, les initiations des jeunes gens. Bien entendu, Longoué n’était jamais allé avec son corps en Guinée ou au Gabon, il n’avait jamais macéré dans une case de retirement ni subi les épreuves préparatoires, mais sa mémoire était globale. (…)
Dans la cale avaient mélangé toutes les odeurs que sa mémoire amassait.

L’odeur de la cale connote des relents antérieurs qu’elle réactive. Et ce sont les relents des rites initiatiques pratiqués sur les adolescents dans certains territoires du continent africain, où ils sont mis à l’écart pour subir des épreuves de résistance à la cruauté et à l’abandon dans des « cases de retirement ». De l’impossible récit de la cale en plein océan à l’impossible récit d’une vie africaine antérieure, la mémoire sensorielle tisse un lien olfactif qui en réactive la présence en l’absence même de représentation possible. Elle est donc bel et bien un substitut non seulement de l’expérience physique, mais de l’imaginaire visuel.
La condition de déplacé ne nécessite pas, pour se réactiver, le mouvement du déplacement parce que le déplacé est celui qui, où qu’il soit, ne peut pas trouver sa place. Bien entendu, Longoué n’était jamais allé avec son corps en Guinée ou au Gabon. Mais là où il n’est pas allé dans le mouvement physique de son corps matériel, il demeure pourtant immergé. Le Tout-monde est cette immersion qui fait de la condition du déplacé une forme de l’omniprésence.
Hannah Arendt, ayant vécu autant que conceptualisé la condition de paria, avant d’entrer dans une épreuve plus confortable du déplacement, écrivait en 1951, de ceux qu’elle appelait « les sans-droits » :

La Première Guerre Mondiale a fait exploser le concert des nations européennes sans espoir de retour, ce qu’aucune autre guerre n’avait jamais fait. L’inflation a détruit toute la classe des petits possédants (…). Le chômage (…) a cessé de se limiter à la classe ouvrière pour s’emparer, à de rares exceptions près, de nations entières. Les guerres civiles qui ont inauguré et marqué les vingt années d’une paix incertaine (…) ont entraîné l’émigration de groupes qui, moins heureux que leurs prédécesseurs des guerres de religion, n’ont été accueillis nulle part, n’ont pu s’assimiler nulle part.

Mais Glissant donne une autre version de ce nulle par, auquel il donne en quelque sorte valeur programmatique à la fin du Tout-monde :

On a déporté les noms sur les eaux immenses. (…) Nous déambulons dans cet insu, qui nous occupe comme une fatalité. Partout peut à juste titre se diviser en lui-même. « Nulle part », au contraire, c’est bien de nous qu’il s’agirait là, se doit de rassembler enfin.

Que rassemble donc ce nulle part qui rassemble, sinon des continents que la triangulation de la Traite a mis en interaction pathogène, et qui ont pourtant bien produit de nouvelles formes de vitalité résistantes ? Tout le point, pour Glissant, est de saisir d’un même mouvement de la langue l’arrachement qui tue et donne vie, l’immersion qui noie et ressource. Une expérience du déplacement qui disloque et remodèle, et à laquelle la parole doit être rendue sur une autre tonalité.
Cette expérience du déplacement, dont Arendt fait de la Première Guerre mondiale une sorte de creuset, elle en avait donné l’origine dans l’impérialisme du XIXème siècle et la volonté colonisatrice, en des termes qui s’avèrent d’une actualité brûlante, puisqu’elle faisait explicitement de la violence coloniale un laboratoire des rapports des rapports de domination au sein de l’Europe, dont l’apparition des parias européens des années vingt allait être à la fois une conséquence et une mise en application :

Le concept d’expansion illimitée, seul capable de répondre à l’espérance d’une accumulation illimitée du capital, et qui entraîne la vaine accumulation de pouvoir, rend la constitution de nouveaux corps politiques – qui jusqu’à l’ère de l’impérialisme avait toujours été une conséquence de la conquête – pratiquement impossible. En fait, sa suite logique est la destruction de toutes le communautés humaines, tant celles des peuples conquis que celles des peuples de la métropole.

Et elle insiste sur l’usage non pas fédérateur mais destructeur pour ceux-là mêmes qu’il est supposé rendre « supérieurs », du concept de « race » dans ce processus. La race, comme marquage biologique, est d’abord un ferment de destruction de la communauté politique par sa réduction à une indicialité dissociée du rapport au langage, à l’encontre même de ce qui spécifie l’humanité comme espèce. La communauté disloquée devient alors précisément celle des producteurs de la dislocation :

Peu importe ce que des scientifiques chevronnés peuvent avancer : la race est, politiquement parlant, non pas le début de l’humanité mais sa fin, non pas l’origine des peuples mais leur déchéance, non pas la naissance naturelle de l’homme mais sa mort contre-nature.

Mais la déportation, modalité spécifique d’un déplacement racialisé contre-nature, est en réalité bel et bien massivement incarnée, pour la première fois à l’échelle d’un processus de globalisation, dans l’esclavage de la Traite. Celui-ci est en effet politiquement et administrativement organisé, depuis le XVème siècle, à l’échelle internationale comme « commerce triangulaire ». L’historien Hugh Thomas en détermine le moment fondateur, dans son origine purement économique :

Le tournant décisif, s’agissant des voyages européens vers l’Afrique occidentale, se produisit en 1415 avec l’expédition militaire portugaise et la prise de Ceuta, qui était alors l’un des entrepôts commerciaux les plus importants au sud de la Méditerranée, et le terminus septentrional de plusieurs routes caravanières en Afrique. Henri le Navigateur joua un rôle déterminant dans l’histoire de la traite transatlantique.(…) tenant davantage de l’homme d’affaires que du Prince idéal.

Et il montre les effets de contamination et de brutalisation, sur les équipages marins eux-mêmes, de la violence de la Traite :

John Newton (capitaine d’un navire négrier) était convaincu que la Traite détruisait le sens moral de tous les équipages. (…) Il estimait aussi « qu’il n’y a pas de commerce où les marins soient aussi inhumainement traités ». (…) J’ai navigué sur bien des bateaux, dit un marin, et j’ai toujours vu le même traitement que sur le nôtre, c'est-à-dire que les hommes mouraient du manque de provisions, d’un excès de labeur et de châtiments inhumains ».

Cette violence, tout à la fois à l’état brut et parfaitement organisée, est, pour les hommes objets de la Traite, un arrachement à la condition d’homme qui commence par l’arrachement aux liens politiques, sociaux, communautaires, familiaux, affectifs, intersubjectifs, qui se traduisent dans le sentiment d’appartenance à un territoire. Et il est une autre forme de désocialisation pour ceux-là mêmes qui prétendent les dominer et les réduire à l’état de bêtes de somme.
Mais, dans le même temps, ce statut d’arrachement préfigure aux yeux de Glissant ce que doivent être une existence et une langue ouvertes à la dissémination, rhizomatiques, sans racines. Ce qu’est un processus de créolisation. L’épreuve de la désidentification fait qu’il n’y a pas plus d’assignation à l’espace territorial que d’assignation au temps, et c’est bien pourquoi le Longoué qui s’apprête à mourir en 1945 se confond avec celui de la cale de 1788. Or ce qui permet cette fusion n’est pas la présence du corps matériel, mais la mémoire sensorielle d’une absence. Ce que dit Glissant, c’est que l’arrachement à la visibilité du territoire a développé le sens olfactif d’une communauté sans récit. Ce qu’il y a de commun passe par la respiration. Et le mouvement vital de l’inspiration provoque l’irrésistible invasion des odeurs. Vivre, c’est d’abord sentir avant même de voir, parce que, si l’organe de la vue n’est pas vital, celui de la respiration l’est. Vivre dans la cale du navire, c’est inspirer cet air vicié dont les relents envahissent au rythme des mouvements de la cage thoracique, de la contraction des poumons, des battements du cœur et de la pulsation du sang dans les artères. Le mouvement aérien de la vie est celui qui envahit le corps de l’odeur de la mort. L’odeur de la cale, inspirée par le Longoué de 1788, revient saisir le Longoué de 1945 dans sa case.

La même année, voyageant sur le vieux paquebot Colombie où « rien n’avait bougé de la tranquille ordonnance coloniale », pour retourner à leurs études en France, les jeunes gens peu fortunés s’entassent dans la cale. Et surgit cet étrange dialogue :

Thaël demandait au dieu de l’invention s’il ne sentait pas ce qui roulait là dans les abîmes ?
« Et quoi donc », questionnait le dieu, « les monstres marins ? - Les emboulettés », répondait Thaël.
Tous ceux-là qui avaient été embarqués pour une destination dont ils n’avaient pas idée mais qui n’eurent pas la chance ou le malheur de traverser vraiment : attachés de boulets, morts ou vifs, pour racler en éternité le fond de l’océan.
« Vous voulez dire les Africains déportés ? demandait le dieu.
- Oui, disait-il.
- Vous voulez bien dire, la traite des nègres ? précisait encore le dieu.
- Oui, disait-il, vous ne sentez donc pas qu’ils nous regardent par-dessous ?
- Ami, tout cela est fini, disait le dieu. Regarde-moi, je suis un mulâtre de la ville plus malin que trente-six commerçants de nègres, et tu es un nègre de campagne plus intelligent savant que trente-six plus un trafiquants d’esclaves ».
De ce temps, la grande cale à l’odeur et au goût de métal gris, où les lumières pendulaient sans fin, changea de couleur.

La cale est de nouveau cet espace matriciel de retirement et de remémoration. Elle est de nouveau l’espace inquiétant de ce qu’on « sent ». Et le sens du verbe demeure ici ambigu : ce qu’on ressent ou ce qu’on respire. Et ce qui devient inquiétant, c’est l’océan lui-même, dont le son est devenu celui des boulets qui en « raclent le fond ».
Ce qui est questionné, c’est la possibilité d’un sentir commun, et chacun convoque sans cesse l’autre au témoignage de ses sens. Ce qui est sollicité au-delà, c’est que l’assignation à l’esclavage puisse avoir produit autre chose que des esclaves. Et que les descendants des « emboulettés » envoyés par le fond dans les tempêtes aient pu surpasser, en savoir et en puissance de vie, la morne domination de ceux qui les avaient vendus. « Le dieu » dit que l’esclavage est du passé, et que la Traite a été abolie. L’homme qui lui fait face en éprouve encore l’inquiétude, en respirant les résistants remugles de la cale, en écoutant le raclement de l’océan. Un monde sensoriel ouvre aux reviviscences, abolissant les frontières de l’espace et du temps pour intégrer un espace-temps indéterminé qui est celui du Tout-monde. Comme une nouvelle interprétation de la Monadologie leibnizienne : celle d’un monde-miroir olfactif.
Plus loin revient, ramené par les odeurs, le leït-motiv de la traite, dans la nostalgie du requin :

Un gros requin apprivoisé tourne à quatre mètres de fond, regardant les petits nègres jaillir dans l’eau et regrettant peut-être le temps où tout bon requin pouvait espérer sa part de nègre, à un moment ou à un autre, rien qu’à suivre à l’odeur un bateau négrier chargé jusqu’au plus haut pont.

Le bateau suivi « à l’odeur » dit que c’est l’insondable de la mer qui porte encore une mémoire sensorielle véhiculée par le monde animal des prédateurs.
Fanon écrivait, dans Peau noire, masque blanc :

A partir du moment où le nègre accepte le clivage imposé par l’Européen, il n’a plus de répit. (…) Nous verrons qu’une autre solution est possible. Elle implique une restructuration du monde.

Si cette restructuration passe, pour Fanon, par l’action politique, elle passe, pour Glissant, par l’action littéraire, qui produit une restructuration des imaginaires. Et cette restructuration est volontariste. Le Tout-monde n’est pas le constat d’une indétermination du réel, mais une détermination à l’éprouver comme tel, et de ce fait à préférer l’odorat plastique et multifonctionnel à la vue assignatrice et identifiante. Non pas des descriptions, mais des évocations plus puissantes : un appel à produire des analogies.
Les derniers chapitres en sont un refus de l’assignation à l’origine, c'est-à-dire au territoire africain lui-même :

Ainsi avons-nous parcouru dans les pays d’Afrique (c’était la manière la plus immédiate de regarder au fond de nous). (…) Mais ce n’est pas parce que nous avons été fouillés de ces terres comme des ignames écorchées, transportés sur les Eaux Immenses comme des sacs de gros sel noir, distribués sur les rochers et les îles et le continent comme une saupoudrée de vieux engrais, non, ce n’est pas une raison (…) pour prétendre à revenir là (…) comme si les temps s’étaient figés depuis que nos ascendants y furent ainsi ravis par force.

Et au final, ce qui permettra à Longoué, enfin de mourir, c’est précisément d’échapper à l’odeur même de la cale, en en interrogeant une autre, qui s’insinue derrière la première et devient progressivement plus forte, une odeur qu’il ne peut pas partager :

Quelle est cette odeur-là qui me poursuit dans ma première mort et qui voyage avec moi sur ce bateau bourré de nègres mourants et haïssants ?
« Vous sentez le drill blanc, la morue rôtie les panamas, la tonnellerie les cerceaux les barriques, la tannerie le gros cuir qui a terrassé toutes les autres odeurs, le migan le mabi, vous sentez les bateaux qui partent, les diables en carnaval, la sueur des nègres dans les champs, ah vous sentez ? (…)
Mais alors, est-ce que par hasard vous ne sentez pas quelque chose, une odeur de piment ranci, ou de vieille terre dégragée, quelque chose, tout par-dessus ? »
L’Homme regardait tout alentour, pour attraper l’odeur, comme si ç’avait été une fumée, qui aurait suinté d’un four à charbon.

En découvrir l’origine lui permettra enfin de mourir :

« C’est le pied de térébinthe ! cria-t-il. C’est ce pied que j’ai planté avec vous, ma chère Edmée, depuis si longtemps j’avais oublié ».
Mais l’odeur invincible qui avait poursuivi Longoué dans ses quatre morts successives planerait dans la case (…) et sur tout l’espace alentour, et dans tout le pays jusqu’à la mer et au-delà.

La senteur de la térébinthe plantée à deux est devenue plus forte que la puanteur. Et elle plane sur le Tout-monde comme un parfum qui a la puissance de tirer enfin hors de la cale matricielle.