ÉMANCIPATION ET USAGES DE LA VIOLENCE


Note de lecture sur le livre de Saïd Bouamama Figures de la révolution africaine, La Découverte, Zones, 2014. Pour la revue Chimères N° 83 Devenirs révolutionnaires, octobre 2014

La révolution est ici mise à l’affirmatif et au singulier, en dépit de tous les conditionnels et de tous les pluriels qui devraient s’y attacher. Conditionnels qui ont pour première conséquence que cette « révolution » au sens propre n’a tout simplement pas été réalisée. Selon la formule de Che Guevara relatant l’expérience de son intervention en 1965 au Congo, « Ceci est l’histoire d’un échec ». Le pluriel caractérise bel et bien à la fois la diversité du continent africain et de l’histoire de chacun des pays ou territoires qui le constituent ; mais aussi la très grande variété des figures qui ont pu incarner son émancipation. Certains sont pour cela ont affronté les violences du pouvoir et sont morts, enlevés, torturés, assassinés. D’autres ont trahi, pactisé, abandonné. Le pluriel s’étend enfin au-delà de l’Afrique elle-même, non seulement aux autres pays qui ont pu se définir comme partie du tiers-monde en Asie, en Amérique ou en Océanie, mais aussi aux Afro-américains pour lesquels l’histoire de la colonisation a pris la figure antérieure du trafic d’esclaves. Ceux qui n’ont pas connu l’Afrique, mais les Etats-Unis de la ségrégation raciale.
Et pourtant Saïd Bouamama, sociologue, a choisi de mettre au singulier cette révolution, d’en montrer, derrière la fragmentation et les pluralités contradictoires, à travers ses périodisations, la profonde unité. Unité qui ne concerne pas seulement la période dont il traite (de 1945 à 1975, avec une sorte de queue de comète au début des années quatre-vingt, sous la figure de Thomas Sankara), mais aussi la période actuelle qui, à la lecture de ce livre, ne peut nous apparaître que comme la conséquence directe des violences suscitées alors, et de leur déni.

Pour Bouamama, ce qui constitue peut-être l’attaque a plus massive contre l’idée même de révolution, c’est précisément sa fragmentation. La révolution ne s’opère que comme un processus d’émancipation. Et celui-ci s’affronte à une volonté de domination d’emblée présentée dans son caractère unitaire et dans l’étroite corrélation de l’économique et du politique :

La conférence de Berlin de 1885, au cours de laquelle les pays européens initient de concert le partage du continent africain, déclenche une ruée des puissances européennes - et capitalistes – vers l’Afrique.

Ensuite, les rivalités entre les nations européennes au cours de cette ruée semblent diversifier et fragmenter le processus. Mais l’auteur montre que la même violence est à l’œuvre. La colonisation anglaise est réputée moins brutale que la française, et pourtant la révolte de la Land and freedom Army au Kénya (désignée par l’administration coloniale sous le nom plus méprisamment sauvage de « Mau-Mau ») fera plusieurs dizaines de milliers de morts entre 1952 et 1956, et plusieurs dizaines de milliers de personnes seront enfermées en camps de concentration.
Enfin, le livre montre clairement comment, à partir de 1945, c’est justement la question de l’émancipation qui fait unité : si les peuples européens ont pu eux-mêmes parler de libération à l’égard du système nazi clairement raciste, quelle illégitimité y aurait-il, pour des peuples soumis aux lois raciales, à exiger leur libération de ceux-là mêmes qui les ont enrégimentés à leur bénéfice sur ce même motif ? Ce qui apparaît avec évidence dès le 8 mai 1945, lors des massacres de Sétif consécutifs aux fêtes de la victoire en Algérie, c’est précisément le double langage de l’administration coloniale, et la profonde discrimination dont la rhétorique même de la libération est porteuse : des Algériens sont massacrés pour avoir pacifiquement porté un drapeau algérien voisinant avec le drapeau français lors des fêtes de la Libération. Il est clair dès lors que l’émancipation ne peut s’obtenir que par un processus qui s’apparente à celui de la révolution.
Saïd Bouamama montre ainsi comment les années cinquante sont jalonnées des signes de l’émancipation : victoire vietnamienne de Dien Bien Phu contre l’armée française en 1954, Conférence de Bandung en 1955, réunissant les pays décolonisés non alignés, nationalisation du Canal de Suez. Mais ce qui vient faire obstacle à cette montée des espoirs, c’est la très grande adaptabilité des politiques de domination. L’oppression, qui prenait au temps de la colonisation le nom de « civilisation », prend désormais celui de « réalisme », et la « realpolitik » vient substituer aux processus de colonisation nationaux les complicités économiques des puissances internationales. Ruben Um Nyobé au Cameroun comme Patrice Lumumba au Congo en feront les frais : c’est pour avoir, l’un comme l’autre, cru en la possibilité d’une libération pacifique par la médiation des organismes supra-nationaux, qu’ils seront violemment destitués de leur pouvoir, traqués, torturés et assassinés avec la complicité de ces organismes mêmes. Frantz Fanon le dit à propos de la mort de Lumumba :

Le tort de Patrice Lumumba a été dans un premier temps de croire à l’impartialité amicale de l’ONU. Il oubliait singulièrement que l’ONU dans l’état actuel n’est qu’une assemblée de réserve, mise sur pieds par les Grands, pour continuer entre deux conflits armés la « lutte pacifique » pour le partage du monde.

Figures de la révolution africaine montre ainsi cette reconversion du national en international chez les anciennes puissances coloniales, détruisant les possibilités d’internationalisation du processus révolutionnaire lui-même, en dépit de tout ce qui pouvait participer à le construire : la conférence d’Accra organisée par Kwame Nkrumah au Ghana en 1958, ou la Tricontinentale organisée en 1966 à Cuba, à l’initiative de Mehdi Ben Barka, militant et responsable marocain qui sera enlevé par des policiers français en plein Paris quelques mois avant son ouverture, puis torturé et assassiné, et dont on fera, comme pour Lumumba, disparaître le cadavre. Ernesto Che Guevara l’écrit :

Il est dans la nature de l’impérialisme de transformer les hommes en bêtes, d’en faire des bêtes féroces assoiffées de sang qui sont disposées à égorger, assassiner, détruire jusqu’à la dernière image d’un révolutionnaire.

Et Aimé Césaire dans le Discours sur le colonialisme :

Il faudrait d’abord étudier comment la civilisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral.

Le mérite du livre de Saïd Bouamama est de rassembler ces moments de l’histoire, et les événements disparates qui les ont jalonnés, pour en faire unité. Il montre ainsi comment la violence révolutionnaire, celle-là même à laquelle Fanon appelle à la Conférence d’Accra, n’est jamais choisie en tant que telle au départ par aucun de ceux qu’il qualifie de « penseurs-combattants », mais devient pour eux l’unique réponse possible à l’ultra-violence coloniale et post-coloniale. Mais en même temps, il en montre aussi la fonction intrinsèquement émancipatrice :

La violence n’est ainsi pas seulement un moyen inévitable compte tenu de la nature du colonialisme. Elle est aussi libératrice au sens où elle libère le colonisé de son complexe d’infériorité, de sa violence destructrice contre lui-même et contre les siens.

Car la décolonisation des esprits s’avère une épreuve qui ne requiert pas seulement des actes, mais des postures, des représentation de soi qui font de l’action politique, au sens propre, un geste. Et c’est la spécificité de ce geste qui peut donner sens à la violence. Amilcar Cabral, figure de la décolonisation contre le Portugal en Guinée-Bissau, l’écrit :

Nous sommes des militants armés et non pas des militaires.

Cette distinction entre le militant armé et le militaire est évidemment cruciale pour mettre en évidence la spécificité des processus révolutionnaires, penser la genèse de la violence et montrer à quel point son euphémisation participe précisément de sa reconduction. Car l’un des moteurs de la violence néocoloniale a précisément été de réduire la figure de l’ancien colonisé à celle du miséreux, à la manière dont le chasseur met le pied sur la nuque du lion mort pour poser face à l’objectif. Ainsi l’ouvrage mentionne-t-il aussi la manière dont, dans le temps même où Thomas Sankara, dirigeant du Burkina Faso, est assassiné en 1987, peu de temps après avoir dénoncé le mythe de la « dette » du Tiers-monde comme facteur de son aliénation, l’apitoiement humanitaire a pour fonction d’en présenter les effets comme une fatalité :

Le remboursement de la dette a accéléré le pillage des pays du Tiers-monde. (…) Mais, loin de s’intéresser aux logiques du système, les médias des pays du Nord se concentrèrent sur les aspects moraux et spectaculaires de la pauvreté. Les années 1980 furent ainsi l’âge d’or de « l’humanitaire ».

C’est à l’encontre de ces représentations occidentalocentrées qu’émerge une pensée du panafricanisme. Et l’auteur en montre les mécanismes complexes. Les figures de l’émancipation sont en effet issues de ce double creuset des cultures africaines et de l’éducation coloniale, et même présentées comme des élites de cette éducation : plusieurs ont été envoyés sur les territoires métropolitains pour y parfaire leur formation, en droit, en littérature, en agronomie. L’originalité de leur pensée réside précisément dans cette capacité d’intégrer des données multiples et contradictoires pour en tirer une réflexion spécifique. Mais aussi d’utiliser les armes de l’ennemi pour le combattre. Des penseurs-combattants aussi différents que Césaire et Lumumba, Um Nyobé et Cabral, ont su intégrer cette double culture pour potentialiser leurs analyses, et étudier sur eux-mêmes les mécanismes vertigineux de l’injonction paradoxale dont une pensée de la décolonisation est le lieu, si elle ne veut ni essentialiser « l’Afrique », ni émietter ce qui pourrait faire son unicité dans la fragmentation des mythologies « ethniques ». Ainsi Malcolm X, auquel un chapitre est consacré, prend-il conscience, depuis les ghettos des USA, de cette « communauté de destin » intercontinentale, « forgée en réaction à la violence esclavagiste et coloniale ». Mais comme l’écrit Bouamama :

L’internationalisme de Malcolm X à la fin de sa vie est sans doute une des raisons premières de la décision de le liquider.

© Christiane Vollaire