ORWELL ET LE MODÈLE DOCUMENTAIRE D’UNE PENSÉE POLITIQUE DE TERRAIN


Pour le Colloque de Sétrogran, Nièvre, Orwell : les dissensus du sens commun, septembre 2013

Hommage à la Catalogne et Le Quai de Wigan

Quand, à la fin des années vingt, Orwell part explorer les « bas-fonds » de Paris et de Londres, c’est sous un déguisement de vagabond, clochard ou SDF, et les compagnons de route ou de garnis qu’il fréquente occasionnellement ignorent sa véritable identité. Ces séjours épisodiques se conçoivent à peu près comme un entraînement de commando, une volonté d’accoutumance à la misère et à la marginalité sociale, aux conditions d’un milieu opaque, qu’il ignore et sur lequel il s’interroge. Et ils s’inscrivent dans un projet littéraire qui pourrait s’apparenter à celui de Jack London, avec ses personnages hauts en couleurs. Il en tirera Dans la dèche à Paris et à Londres, qu’il publie en 1933.
Son départ vers le pays minier du Nord de l’Angleterre, en 1936, s’effectue dans des conditions bien différentes : c’est une commande documentaire de son éditeur, qu’il va véritablement subvertir en la transformant en profession de foi politique, mais aussi en une documentation de sa propre histoire.
À la fin de la même année, il s’engage dans la guerre d’Espagne, et c’est pendant son séjour en Catalogne, en 1937, que paraîtra Le Quai de Wigan, tiré de son immersion dans le monde des mineurs anglais. L’année suivante, en 1938, paraîtra Hommage à la Catalogne, issu de sa brève expérience de la guerre d’Espagne.
Ces deux ouvrages paraissent se répondre l’un l’autre, se faire écho sur le mode d’un travail expérimental, qui ne relève pas plus du reportage que de l’enquête sociologique, même s’il emprunte certaines modalités de l’un et de l’autre.
Sur le terrain, celui de la mine ou celui de la guerre, Orwell ne vise pas plus l’objectivité scientifique du chercheur que le pittoresque du reporter. Ce qu’il cherche à élaborer, c’est la possibilité d’un « Nous », l’ambition d’un commun derrière les clivages de classe. Un processus de réaffiliation qui puisse le mettre au plus près d’une forme d’authenticité. Un lien qui réintroduise le « socius » par-delà la conscience des antagonismes. Et pour cela, ce qu’il interroge, c’est l’habitus au sens que lui donnera Bourdieu, comme processus de naturalisation des différences et, plus encore, des hiérarchies.

1. Un « nous » désajusté par le rapport de classe

Cette démarche de terrain est parfaitement orientée par un projet de lutte contre les discriminations. Et ce projet, il le met en œuvre d’abord par une analyse des différences, elle même fondée sur l’introspection.
De ce point de vue, la composition du Quai de Wigan est parfaitement éclairante : là où son éditeur lui commande une enquête sociologique, il répond par une autobiographie intégralement dénarcissisée. Qui suis-je, moi représentant typique de la classe moyenne, déjà déclassé par la fréquentation des écoles ordinairement réservées à l’élite ? Et à quel niveau puis-je, sur un mode ou sur un autre, trouver le contact avec un monde ouvrier qui m’est étranger ?
Le Quai de Wigan s’ouvre sur les premiers bruits entendus au réveil : ceux des pas des ouvrières qui partent au travail. Et il se poursuit par les odeurs de la chambre d’ouvrier partagée à quatre, dont les lits bloquent l’ouverture de la porte. Un univers sensoriel de sons, d’odeurs, d’appréhension de l’étroitesse des lieux, qui crée la communauté sensitive d’un « nous » : celui des occupants. Et ce nous est déjà une façon de ne pas se poser en simple observateur, de réfuter la position surplombante de l’enquêteur. La question de savoir d’où je parle, et surtout d’où je m’adresse à ceux à qui je parle, est prioritaire, et elle fait pour Orwell l’objet d’un questionnement incessant, d’un réajustement permanent. L’expérience physique du corps dans l’espace est ainsi toujours déterminante : elle atteste l’effectivité de la présence (j’ai vu, j’ai entendu, j’ai senti, j’ai touché) en refusant la neutralité.
Mais aussi, dans les conditions de la recherche, elle atteste toujours d’une infériorité du sujet par rapport à son objet : dans toutes les situations Orwell est mis en difficulté : confronté à un milieu dont il ne maîtrise pas les codes, avec un corps mal adapté. Trop grand, trop raide, pas assez résistant, mal entraîné, il se retrouve dans une position de classe toujours inversée, où ce qui prétend faire ordinairement la supériorité du bourgeois moyen sur l’ouvrier se retourne en fait contre lui, où il est sans arrêt exposé à sa propre infériorité et dépendant de la compassion de ceux qui d’ordinaire sont supposés la solliciter.
L’observateur ne peut prétendre appréhender le monde où il tente de pénétrer qu’en reconnaissant sa propre inadéquation à ce monde, et le besoin qu’il a, pour y entrer, de l’aide et de la sollicitude de ceux qui sont supposés être son objet d’étude. Le moment-clé du livre est la simple description du trajet en sous-sol, depuis le puits jusqu’au lieu d’extraction. Et ce qui est décrit n’est pas le lieu lui-même, mais les multiples positions contre-nature que doit prendre le corps pour s’y ajuster, les souffrances qu’il endure, les tensions musculaires, les étouffements, les torsions, les heurts contre les poutres trop basses, les dérapages dans le noir. Bref le véritable calvaire que constitue le simple accès au lieu de travail, sur des kilomètres avant même que le travail ne commence :

Ravalant votre honte, vous implorez une halte. (…) Votre guide (un mineur) fait preuve de compassion. (…) Arrivé à pied d’œuvre, vous vous étalez dans la poussière de charbon et restez ainsi plusieurs minutes, à reprendre suffisamment de souffle pour être en état d’observer, avec quelque chance d’y comprendre quelque chose, ce qui se passe autour de vous.

On est à mille lieues des héroïsations journalistiques du reporter. Car la souffrance de l’observateur n’a à aucun moment la noblesse d’un rite initiatique. Elle est plutôt de l’ordre du burlesque, « étalé dans la poussière de charbon ». Si le travail du mineur est présenté comme une lutte tragique contre les éléments, l’activité de l’observateur est au contraire montrée comme la tentative comique d’un chercheur en état d’échec : celui qui ne peut pas ajuster sa fragilité à la violence de l’environnement. Toujours, que ce soit en Catalogne ou dans le Yorkshire, Orwell assume la position de celui qui en sait moins, qui tente d’apprendre, qui se retrouve en échec, qui se rend compte qu’il a surestimé ses forces ou ses facultés d’analyse. Sans cesse, la volonté de comprendre est déroutée, renvoyée à ses impasses, face à des interlocuteurs mieux informés, mieux formés, mieux conformés, et, en dépit de la situation d’analphabètes des ouvriers miliciens de Catalogne ou des mineurs du Yorkshire, plus compétents.
Orwell montre quelle somme d’intelligence, de courage et d’entraînement il faut déployer pour exercer l’un des métiers les plus misérablement payés et les plus déconsidérés du monde. Et il met en parallèle la nécessité vitale de ce travail pour l’ensemble de la société, et le discrédit symbolique et financier dont il est l’objet :

Ce travail – si essentiel à notre survie – est en même temps si étranger à notre expérience quotidienne, si caché, en quelque sorte, que nous n’y prêtons pas plus d’attention que nous n’en prêtons à la circulation du sang dans nos veines. (…) Ce que vous avez sous le nez, dans les moments où vous ouvrez les yeux en tout cas, c’est que des mineurs se tuent quotidiennement à la tâche pour que les personnes au-dessus du commun puissent rester au-dessus du commun.

2. Le terrain comme processus de dénaturalisation

On est à l’opposé du travail que fera le photographe Sébastiao Salgado dans les mines de cuivre du Brésil : non pas regarder de loin et de haut, comme une sorte de groupe sculptural allégorique, le grouillement des corps misérables au travail, essentialisés dans leur condition ; mais au contraire tenter d’approcher une condition à laquelle on a eu la chance très contingente d’échapper, mais qui aurait pu être la nôtre, et que tout notre conditionnement culturel nous rend difficilement capables d’affronter. Car la naturalisation des sujets opérée par l’esthétique du reportage journalistique, qui imprégnait encore Dans la dèche à Paris et à Londres, entre sur ce point en conflit majeur avec l’intention documentaire telle qu’Orwell la promeut dans ce texte, ou dans Hommage à la Catalogne, qu’il publiera l’année suivante. Et il faut bien concevoir ce terme de naturalisation au sens que lui donne l’activité d’empaillage des animaux après la chasse : une manière de tuer une deuxième fois la bête en s’appropriant définitivement les apparences de son incarnation. Ce concept en quelque sorte zoologique de la différence sociale, qui sera à l’origine, sur les territoires des colonisateurs, des zoos humains qui exhibent les colonisés encore vivants mais déjà comme des natures mortes, est au cœur de certaines formes de reportage social. Et l’idéologie violemment discriminante qui en est l’origine s’avère d’autant plus pernicieuse, qu’elle peut se masquer sous les oripeaux de la compassion. C’est à cet enracinement idéologique qu’Orwell tente de s’arracher.
Mais, pour que cet arrachement à son propre conditionnement culturel puisse se faire, il faut que l’auteur s’implique lui-même dans son discours. Non pas simplement au titre de l’observation participante telle que la codifiera l’école sociologique de Chicago dans les années soixante-dix, mais, comme le fera Bourdieu dans ses derniers travaux, comme objet de sa propre enquête, en tant qu’imprégné des habitus de sa classe et marqué par ses déterminants. C’est donc à un véritable processus de dénaturalisation des comportements qu’il se livre. Et dénaturaliser signifiera d’abord désessentialiser la classe, et donc retrouver ce qu’il y a de commun derrière le dressage à la différence. Le moment emblématique est celui où Orwell, surplombant depuis le train qu’il emprunte un paysage urbain, y voit une femme du peuple tentant vainement, avec une expression d’épuisement et de désespoir, de déboucher une canalisation d’égoût devant son habitation insalubre :

Je compris soudainement l’erreur que nous faisons en disant que « pour eux, ce n’est pas la même chose que pour nous », sous-entendant que ceux qui sont nés dans les taudis ne peuvent rien imaginer au-delà des taudis. Car ce que j’avais reconnu sur ce visage n’était pas la souffrance inconsciente d’un animal.

Que signifie le simple fait qu’il soit nécessaire de déclarer, comme n’allant pas de soi, une telle affirmation d’appartenance des classes laborieuses à l’humanité ? Simplement que le regard de classe, surplombant symboliquement comme l’est physiquement celui d’Orwell regardant depuis la fenêtre du train, pose un constant déni sur cette appartenance. Il le dit lui-même de sa propre perception antérieure :

Il m’était toujours impossible de me représenter les ouvriers comme des êtres humains.

Mais si Orwell tient tant à clamer cette appartenance commune, ce n’est nullement par un effet d’émotion compatissante : on l’a vu, c’est plutôt lui qui, dans cette région d’Angleterre qui lui est plus étrangère encore que la Birmanie où il a séjourné, a besoin de la compassion et du soutien de ceux qu’il est venu rencontrer. Ce qui sous-tend cette affirmation de fraternité, c’est bien plutôt une conscience politique, à l’origine d’une véritable position stratégique. La conscience que sa propre classe est « en train de sombrer », dans le temps même où la classe ouvrière, violemment menacée par la montée du chômage, a perdu une part de sa combativité. Il le dit clairement, montrant ainsi les limites de son premier ouvrage de 1933, Dans la dèche à Paris et à Londres, écrit à la suite de ses incursions et tentatives temporaires d’immersion dans le monde des sans domicile :

J’étais là, moi, parmi les « derniers des derniers », éprouvant le tuf même de la civilisation occidentale ! La barrière de classe était abattue, ou me semblait l’être.
(…) Malheureusement, on ne résout pas le problème de classe en fraternisant avec les clochards.

Le « clochard », c’est le déclassé, le sous-prolétariat marginalisé avec lequel il ne peut pas y avoir de cause commune ou de combat possible, précisément parce qu’il est exclu du système de production. Non pas temporairement évincé comme le sont les chômeurs, même les plus misérables, en attente d’un emploi, même improbable, mais définitivement relégué à l’extérieur du monde du travail et du processus de socialisation que constitue la participation à l’économie commune, à la gestion collective de la vie matérielle que suppose l’implication du prolétaire dans la vie laborieuse. Et de ce point de vue bien sûr, l’analyse d’Orwell est marquée par la distinction marxiste. Il reconnaît dans sa démarche précédente, à Paris et à Londres, une sorte de bravade vouée à l’échec, parce qu’elle a été moins pensée comme une démarche stratégique, que vécue comme une expérience existentielle.
La démarche du Quai de Wigan se situe moins dans la filiation de celle de Dans la dèche, que dans les effets de l’expérience professionnelle en Birmanie, expérience de la complicité objective avec le pouvoir colonial :

Je servais dans la police, c'est-à-dire que j’étais au cœur de la machinerie du despotisme. (…) Les prisonniers accroupis dans les cages puantes des postes de polie, les visages gris et apeurés des détenus condamnés à de longues peines, les fesses zébrées des hommes châtiés à coups de bambous, les gémissements des femmes et des enfants quand on emmène leur mari et père, autant de choses qu’on ne peut supporter quand on s’en trouve d’une manière ou d’une autre directement responsable. (…) Je n’ai jamais pu pénétrer à l’intérieur d’une prison sans avoir l’impression (impression partagée par la plupart de ceux qui y entrent en visiteurs) que ma place était derrière les barreaux plutôt que devant.

Et plus loin :

Le souvenir d’innombrables visages me hantait de manière intolérable. Visages de détenus au banc des accusés, d’hommes attendant dans la cellule des condamnés, de subordonnés que j’avais rudoyés et de vieux paysans que j’avais humiliés, de domestiques et de coolies que j’avais boxés dans des moments d’exaspération. (…) Je voulais effectuer une véritable plongée, m’immerger au sein des opprimés, être l’un d’eux et lutter avec eux contre leurs tyrans. (…) C’est ainsi que mes réflexions s’orientèrent vers le sort de la classe ouvrière anglaise.

3. L’odorat comme stigmate et l’incorporation de la conscience de classe

On aurait tort de lire, dans le parallèle entre ces deux textes, l’éternel refrain christique de la culpabilité et de la rédemption. Ce n’est pas pour « racheter » les fautes qu’il a commises, en tant que rouage de « la machinerie du despotisme » colonial, qu’Orwell tente un rapprochement avec les classes exploitées. C’est bien plutôt parce qu’il est impossible que l’identification se fasse avec l’oppresseur. Et que, de ce fait, le combat commun ne peut que le placer du côté de celui qui est « derrière les barreaux », de l’autre côté de la barrière que, cependant, son conditionnement social l’empêche de franchir :

Je suis un semi-intellectuel décadent du monde moderne, et j’en mourrais si je n’avais pas mon thé du matin et mon New Statesman chaque vendredi.

Que serait un châtiment incorporel ? demande Michel Foucault dans Surveiller et punir. Et de même, que serait un conditionnement incorporel ? Le travail de terrain a donc cette vocation d’incorporer le monde qu’il s’agit d’approcher. Et pour cela, de se livrer à une forme de désincorporation de ses propres présupposés. C’est pourquoi les textes d’Orwell intègrent de façon centrale la dimension sensorielle du rapport de l’auteur au milieu, et en particulier ce sens le plus incorporant que constitue l’odorat. Si la vue nous tient toujours à distance de son objet, l’odorat au contraire nous y inclut et le fait pénétrer en nous. Et le conditionnement olfactif est ce qui d’emblée impose la discrimination :

On touche ici au fondement de la ségrégation des classes en Occident (…) Ces gens-là sentent. (…) Car aucun sentiment, de goût ou de dégoût, n’est aussi fortement enraciné que le sentiment physique.
(…) L’odeur de leur sueur, le grain même de leur peau, étaient, pour quelque mystérieuse raison, différents de ce qui vous caractérisait, vous. Tous ceux qui ont été élevés dans une maison pourvue d’une salle de bains et d’un domestique, et qui ont appris à correctement prononcer l’anglais, ont sans doute connu de tels sentiments.
Tout vient de l’éducation reçue de très bonne heure par l’enfant de la classe moyenne, éducation qui lui apprend, à peu près simultanément, à se laver le cou, à se tenir prêt à donner sa vie pour son pays, et à regarder de haut les « basses classes ».

La description des asiles de nuit, des habitats pauvres ou des taudis, dans lesquels il est hébergé ou qu’il visite, inclut toujours ce choc olfactif que lui impose la différence de classe :

Au matin la chambre empestait comme la cage d’un putois.

L’odeur, pour commencer, cette impression essentielle qui vous saisit dès l’entrée, est indescriptible.

De ce point de vue, l’immersion dans la pauvreté provoque des expériences du même ordre que celles que provoquera un an plus tard l’immersion dans la guerre :

On avait réquisitionné et envoyé sur le front tous les chevaux, mais tout demeurait imprégné de l’odeur du pissat et de l’avoine pourrie.

Nous étions à présent à proximité du front, assez près pour sentir l’odeur caractéristique de la guerre : d’après mon expérience personnelle, une odeur d’excréments et de denrées avariées.

L’odeur est ce qui constitue le milieu comme incorporant, ce qui marque l’absolue perméabilité du sujet à son environnement. Mais, pour Orwell, la sensibilité particulière aux odeurs est la marque indélébile de la différence de classe, ce qui le détermine dans son appartenance d’origine, et qu’aucune fraternisation, aucune volonté de solidarité, ne peut effacer. Un stigmate qu’il retourne contre sa propre classe, puisqu’il ne stigmatise pas l’objet senti mais le sujet sentant, et ne peut pas plus être aboli que l’activité respiratoire elle-même, qui le produit. L’odeur est incluse dans le travail de terrain, autant comme un mal nécessaire que comme un indice de détection de ce qui incite à regarder de haut les « basses classes », et la sensibilité olfative, parfaitement spontanée mais non pas naturelle, acquise comme un « habitus », est au fondement de ce que Bourdieu appellera « la distinction », comme marque profondément incorporée de la différence de classe et signe distinctif de la discrimination culturelle car aucun sentiment, de goût ou de dégoût, n’est aussi fortement enraciné que le sentiment physique : elle est le processus d’incorporation d’une conscience aristocratique. Orwell l’évoquera comme une sorte de syndrome de la princesse au petit pois, citant explicitement le conte d’Andersen, dans lequel la reconnaissance du sang royal s’identifie par un test de la délicatesse qui se désigne par l’hyperesthésie.

A cet apprentissage de la distinction qui, imposant de se laver le cou, et de se tenir prêt à donner sa vie pour son pays, autorise de ce fait à regarder de haut les « basses classes », sont associés un certain nombre de privilèges, ou d’exemption des humiliations intentionnellement et quotidiennement infligées aux « basses classes ». Et ces privilèges dissocient radicalement l’économique du symbolique : les membres des classes « hautes » ne se reconnaissent pas nécessairement à la supériorité de leurs revenus, mais à ce qui permet que ceux-ci leur soient reconnus comme un dû, et non pas attribués sous des conditions supplémentaires à celle de leur travail, ou de la retraite que celui-ci les autorise à percevoir. Orwell établit à cet égard un parallèle entre sa propre situation de bourgeois peu fortuné et celle d’un mineur la retraite. Et celle-ci passe par une gestion administrative intentionnellement discriminante du temps de l’attente, qui incorpore dans le prolétaire la conscience que rien ne lui est dû :

Il ne pouvait pas, par exemple, percevoir le montant de sa pension quand il le voulait et comme il le voulait. Il devait se rendre une fois par semaine aux bureaux de la compagnie, à une heure fixée par celle-ci, et une fois là il devait faire le pied de grue des heures durant, en plein vent. (…) Même au bord de la famine, j’ai encore certains droits qui s’attachent à ma qualité de bourgeois. Je ne gagne pas beaucoup plus qu’un mineur, mais du moins l’argent que je gagne est fort civilement versé à ma banque, et j’ai le loisir de l’encaisser quand il me plaît. (…) les mille petites mesquineries et vexations, le fait de devoir attendre, d’en être toujours réduit à dépendre du bon vouloir d’autrui, tout cela est l’apanage de la condition ouvrière.
La discrimination passe aussi par d’autres conditionnalités : celles de la vérification des conditions d’attribution des droits, qui autorise à la levée des barrières de la vie privée. Orwell en donne pour exemple le « Means Test », organisme anglais d’assistance sociale assimilable à la DDASS française actuelle, qui se comporte véritablement en police des modes de vie :

Il y a quelque chose d’effronté dans le fait d’aller fureter partout dans une maison qui n’est pas la vôtre en demandant à examiner les lézardes du mur de la chambre à coucher. (…) Si quelqu'un se présentait chez moi sans crier gare en me demandant si mon toit fuit, (…) je l’inviterais probablement à aller se faire pendre ailleurs.

4. L’arrachement comme condition de possibilité de la recherche

Qu’un bourgeois puisse s’autoriser spontanément à considérer comme une intrusion inacceptable, et une ingérence dans sa vie privée, ce qui, pour un ouvrier, est la condition d’accès à l’ouverture de ses droits, établit clairement une naturalisation des privilèges de classe que le travail de terrain va permettre de repérer non pas simplement comme un abus, mais comme un impensé, pour le chercheur qui se présente comme un semi-intellectuel décadent du monde moderne, et pose le regard rétrospectif sur sa propre origine comme la condition d’une contextualisation de ce travail de terrain :

Je devrai ici ouvrir une parenthèse pour expliquer comment s’est formée mon attitude présente vis à vis de la question de classe. Cela implique, bien sûr un certain nombre d’informations relatives à ma personne, que j’épargnerais volontiers au lecteur si je n’avais conscience d’être un représentant assez typique de ma classe, ou plus exactement de ma sous-caste, pour que ces informations aient une certaine valeur d’exemple.

La condition de possibilité de la recherche est donc cette distance qui permet le détachement à l’égard de sa propre classe, des prérogatives qui lui sont attribuées et du sentiment de supériorité qui lui est inhérent, sans pour autant que les habitus qui l’accompagnent puissent être véritablement évacués. Et de ce fait, cette forme d’enquête va provoquer un double sentiment d’inadéquation, qui rend à la fois conscient et impossible le sentiment d’appartenance. Cet inconfort fondamental qui conditionne la déprise, Simone Weil, à la même époque, le conceptualise comme un « arrachement ». Les conditions subjectives de l’approche d’un autre milieu sont celles qui rendent étranger à son propre milieu, et dénaturalisent l’appartenance. Une forme de déconstruction de soi qui engage dans le travail de recherche autant que dans l’intention politique qui le porte, et fait paradoxalement de cette dialectique de l’engagement et du désengagement la condition même de l’observation. Ce qui va précisément distinguer l’approche documentaire du reportage journalistique, est ce jeu de la prise et de la déprise, qui refuse autant la séparation surplombante du regardeur que la fiction du masque, pour entrer dans le réel d’une altérité.
C’est en ce sens que le travail d’Orwell dans Le Quoi de Wigan, se distingue de celui de son premier ouvrage, Dans la dèche à Paris et à Londres. Mais c’est aussi en ce sens qu’l amorce le suivant, Hommage à la Catalogne, où va s’illustrer la réflexion stratégique élaborée dans Le Quai de Wigan. A partir, précisément, des questionnements sur l’appartenance posés par ce dernier sur le conflit dialectique entre la question économique et le déterminisme culturel, qui fait des classes moyennes, dont Orwell est issu, des aspirantes à l’aristocratie dans le temps même de leur prolétarisation :

Économiquement parlant, je suis embarqué sur le même bateau que le mineur, le terrassier et le garçon de ferme. Faites m’en souvenir et je me placerai à leurs côtés. Mais culturellement parlant, je suis autre chose. (…) Soulignez cette différence, et vous m’armerez contre eux. (…) Ce sont les représentants d’une classe moyenne en train de sombrer qui, pour la plupart, se raccrochent à leur bonne naissance comme à la seule bouée capable de leur éviter la noyade.

Ce qu’Orwell décrit ici pourrait s’apparenter, de la part de la petite bourgeoisie, à une sorte de stratégie de Gribouille, se jetant à l’eau pour éviter la pluie. Mais l’ensemble de cette analyse est entièrement fondée sur les nécessités stratégiques de la désaffiliation, dont le travail de terrain est un véritable instrument : celui qui permet de « se souvenir » du bateau sur lequel on est réellement embarqué, et de fonder les solidarités nouvelles qu’il faut engager. Là où Dans la dèche à Paris et à Londres, parmi les SDF, marquait encore l’impensé politique d’un reportage à sensations, Le Quai de Wigan, parmi les ouvriers mineurs du Nord de l’Angleterre, amorce une stratégie politique des nouvelles solidarités de classe qui doivent s’instaurer, en rupture avec toutes les idéologies compassionnelles du misérabilisme. Il établit par là même très clairement les revendications d’un droit commun contre les idéologies humanitaires de l’assistanat.

5. Un document du camouflage de la révolution espagnole en guerre civile

C’est dans cette filiation des solidarités politiques que s’inscrit le départ d’Orwell pour la guerre d’Espagne, qui va lui donner l’occasion d’en percevoir les dimensions transnationales. Car la guerre d’Espagne est pour Orwell, avant tout, une expérience politique de l’abolition des hiérarchies de classe, qui va le saisir à son arrivée en Catalogne. Orwell ne part pas en Espagne, comme André Malraux, pour s’héroïser dans la figure du combattant, mais pour donner corps à une représentation qu’il se fait du militant, et s’engager sur le terrain étranger dans le combat politique qu’il veut promouvoir dans son propre pays. Et de tout cela témoigne non seulement le contenu de son travail, mais son style : une volonté de refus radial de l’emphase, et le même regard qu’il portait sur le monde ouvrier anglais. Une conscience d’être toujours au-dessous de son objet, toujours surpris par lui, pris à revers par un réel qu’il ne surplombe jamais. La réflexion, l’exigence d’analyse, ne précèdent jamais l’observation, mais la suivent :

L’aspect saisissant de Barcelone dépassait toute attente. C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus.

Et plus loin :

On ne voyait que très peu de personnes vraiment dans la misère et pas de mendiants, à part les Bohémiens. Et surtout, il y avait la foi dans la révolution et dans l’avenir, l’impression d’avoir soudain débouché dans une ère d’égalité et de liberté.

L’habituelle division en classes de la société avait disparu, dans une mesure telle que c’était chose presque impossible à concevoir dans l’atmosphère corrompue par l’argent de l’Angleterre. (…) Nous avions fait partie d’une communauté où l’espoir était plus normal que l’indifférence ou le scepticisme. (…) Car les milices espagnoles, tant qu’elles existèrent, furent une sorte de microcosme d’une société sans classes.

Et c’est ce constat, dressé à son arrivée en Catalogne, qui construit la définition qu’il donne de cette guerre :

Car enfin, manifestement, une démocratie affrontait bravement le fascisme ! Depuis des années, les pays soi-disant démocratiques avaient cédé devant le fascisme, à chaque pas. (…) La rébellion (de Franco) était une mutinerie militaire épaulée par l’aristocratie et l’Eglise, et, à tout prendre, fut, au début surtout, une tentative non tant pour imposer le fascisme que pour restaurer le régime féodal. (…) La classe ouvrière espagnole ne résista pas à Franco au nom de la « démocratie » et du statu quo, comme il est concevable que nous le ferions en Angleterre ; sa résistance s’accompagna – on pourrait presque dire qu’elle fut faite – d’une insurrection révolutionnaire caractérisée.

C’est parce qu’il définit la guerre d’Espagne dans ses origines non pas comme une guerre civile, mais comme une révolution, qu’Orwell voit dans l’Espagne un véritable modèle pour l’Europe et pour l’Angleterre. Et c’est cette forme que prend son engagement aux côtés des miliciens, contre le défaitisme face au fascisme des pays soi-disant démocratiques. Et il précise très clairement plus loin la fonction politiquement duplice de cet affichage démocratique des pouvoirs européens. Ce même affichage qu’on voit à l’œuvre aujourd’hui dans les politiques européennes, et qu’il dénomme ici de cet oxymore « la démocratie capitaliste » :

Il serait difficile de croire que les anarchistes et les socialistes, qui étaient l’âme et le nerf de la résistance, accomplissaient de tels exploits pour sauvegarder la démocratie capitaliste qui ne représentait rien de plus à leurs yeux, surtout à ceux des anarchistes, qu’un appareil centralisé d’escroquerie ! (…) Ce qui avait lieu en Espagne, en réalité, ce n’était pas simplement une guerre civile, mais le commencement d’une révolution. C’est ce fait-là que la presse anti-fasciste à l’étranger avait pris tout spécialement à tâche de camoufler.

Le « camouflage » de la révolution espagnole en guerre civile s’identifie au camouflage du système capitaliste en démocratie, et vient en quelque sorte le soutenir : deux illusionnisme qui se confortent l’un l’autre, pour masquer les enjeux réels du soulèvement insurrectionnel auquel Orwell choisit de venir se joindre. Et c’est dans les milices du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, créé en 1935 en Espagne) qu’il va combattre. Un parti qui regroupe la Gauche commniste et le Bloc Ouvrier et paysan, issus d’une scission avec le Parti Communiste espagnol affilié au Komintern. Ce sont les milices du POUM qui organisent la lutte armée en Catalogne, sur la base, anarchiste au sens originel (sans institutionnalisation du commandement) d’une armée populaire, qui pour Orwell se présente comme le laboratoire d’une abolition des frontières de classe, et d’une société égalitaire, au sens propre communiste.
Orwell décrit cette période de cantonnement militaire à Barcelone, avant son départ au front, dans les termes suivants :

On s’était efforcé de réaliser dans les milices une sorte d’ébauche, pouvant provisoirement fonctionner, de société sans classes. Bien sûr, ce n’était pas l’égalité parfaite, mais je n’avais encore rien vu qui en approchât autant.

Mais à son retour du front trois mois plus tard, dans la même ville, c’est une tout autre atmosphère qui se présente à lui :

Tandis que nous fendions la foule en remontant la rue, je m’aperçus que les gens braquaient les yeux sur nos dehors crasseux. (…) Cela me fit sentir qu’il avait dû se passer un certain nombre de choses singulières au cours des trois derniers mois. (…) D’une part, les gens – la population civile – ne s’intéressaient plus beaucoup à la guerre ; d’autre part l’habituelle division de la société en riches et en pauvres, en classe supérieure et classe inférieure, s’affirmait de nouveau.

La crasse du front, et les odeurs qui vont avec, suscitent dans la foule que les soldats croisent à leur retour ce même sentiment de dégoût hostile que suscite l’odeur du prolétariat dans la bourgeoisie anglaise. Et c’est à ce signe très précis qu’Orwell pressent le changement fatal qui s’est produit durant ces trois mois : celui d’un retour des hiérarchies de classe dans une région qui se présentait comme le laboratoire de leur abolition : tout ce qui donnait sens à la démarche d’Orwell de s’engager en Espagne vient d’être balayé dans le temps même où il participait au combat pour l’établir.
Et c’est de nouveau sur l’observation du terrain (un terrain de guerre qui n’est précisément pas celui du front militaire, mais celui de la guerre de classe) qu’il établit le constat qui fait pendant à celui de son arrivée à Barcelone, et s’affirme comme son exact contrepoint :

Aucun de ceux qui se sont trouvés à Barcelone à ce moment-là, ou durant les quelques mois suivants, ne pourra oublier cette atmosphère abominable engendrée par la peur, le soupçon, la haine, la vue des journaux censurés, les prisons bondées, les queues qui n’en finissaient pas aux portes des magasins d’alimentation et les bandes d’hommes armés rôdant par la ville.

Cette vision horrifique, c’est tout à la fois celle de la terreur engendrée par le retour de bâton des staliniens du Komintern contre leurs anciens alliés, et celle du retour des hiérarchies sociales confortées par la police politique : l’alliance de la trahison du communisme originel devenu stalinien, et du rapport de classes des sociétés entrepreneuriales, contre la possibilité d’un communisme authentique.

Qui est NOUS ? demeure la question centrale d’Orwell, dont il cherche la réponse sur le terrain des guerres de classe.
Et de cet universel clivé, devenu discriminant ; la trahison ne peut être à ses yeux déjouée que dans le rapport concret à la réalité du politique, et à l’incessant débat sur lequel continue de s’opérer le déni médiatique : une des formes les plus féroces de la puissance négationniste. Il l’écrit, une fois encore sur le terrain :

Partout, dans les granges puantes et pleines de vents coulis des fermes où l’on nous logeait, danas l’obscurité étouffante des abris souterrains, derrière le parapet pendant les heures glaciales au milieu de la nuit, le débat au sujet des « lignes » contradictoires des partis se poursuivait sans fin. (…) Il eût fallu être sourd ou imbécile, pour ne pas se faire quelque idée de ce que soutenait chaque parti.

C’est cette surdité-là que nous sommes contraints de soigner.

© Christiane Vollaire