L’EXIL EST-IL UN TERRAIN PHILOSOPHIQUE ?


Pour le Colloque international Figurer l'exil, 14 et 15 mars 2014 à Paris.

Le mot terrain, dans sa polysémie, résonne de manière forte avec la question de l’exil. Dérivé en français du mot latin « terra », il signifie à la fois la planète terre comme espace universel de la condition humaine, et la portion de sa surface sur laquelle une activité s’enracine, dont elle a besoin pour faire fond et sol. Le terrain prendrait alors la forme d’une sédentarité supposée faire norme et modèle de ce dont l’exil, comme saut hors du sol, comme dissociation et isolement, serait une anomalie. Et cependant, cette supposée anomalie renvoie bien non seulement à la réalité de la plupart des habitants de la terre, dans l’espace comme dans le temps, mais aussi à la constante commune de notre présence sur la terre comme lieu cosmique.
Mais « terrain » a un autre sens, que le dictionnaire définit à partir de son émergence en 1690, comme « lieu où se déroulent des opérations militaires ». Dans la langue française, il émerge donc pour identifier l’ancrage dans un sol avec la stratégie de la conquête. Et c’est de ce sens-là, et non pas du premier, qu’est dérivée sa signification scientifique :

Un homme de terrain se dit d’un scientifique, d’un commercial, d’un homme politique qui observe et agit sur les lieux mêmes de l’action. Ex : Géologie de terrain (opposée à de laboratoire).

Le chercheur est celui qui gagne du terrain sur l’inconnu en se situant hors de son propre sol, dans une stratégie de conquête. Faire un terrain serait donc la forme intentionnelle d’un déplacement, d’un exil de la condition intellectuelle originelle vers la condition empirique, en vue d’augmenter l’espace territorial d’un savoir.

Or cet espace territorial, s’il concerne bien dans les sciences de la nature une portion géographique, concerne nécessairement dans les sciences humaines un ensemble de sujets, avec qui l’échange sera la condition première d’une avancée intellectuelle. L’entretien est donc la modalité centrale de ce travail de terrain. Et de ce point de vue, sa conceptualisation s’avère doublement problématique dans le champ de la philosophie. D’une part dans la mesure où toute la tradition majoritaire de cette dernière repose sur la volonté d’abstraction et d’universalisation, à l’encontre de l’ancrage dans un territoire. D’autre part, dans la mesure où sa volonté d’objectivation supposerait que soit évacuée la relation intersubjective qui menace sa neutralité.

Les critiques contemporaines des valeurs de la rationalité, comme les déterritorialisations du concept de sujet, devraient tendre manifestement non seulement à autoriser, mais même à imposer une telle transgression. Et cependant, on ne voit guère se former le concept d’une philosophie de terrain qu’on voudrait élaborer ici.


1. Le concept problématique de terrain philosophique

Donner forme philosophique à la parole de l’exil n’est ni écouter la plainte d’une victime, ni convoquer l’attestation d’un témoin, ni faire œuvre de nostalgie. Et pas davantage plier un matériau narratif au moule d’un discours théorique préformé.
C’est bien plutôt se mettre à l’écoute, dans la parole du déplacé, de ce qui peut nourrir et reconfigurer la pensée elle-même. Lui donner la matière empirique dont elle a besoin pour se constituer comme forme intellectuelle. L’entretien, dans le sens philosophique qu’on veut lui donner ici, n’est donc pas l’activité « scientifique » du chercheur en sciences humaines. Ce n’est ni l’activité de l’enquêteur, ni celle de l’analyste.

Mais on dira plutôt que le questionnement philosophique lui-même engage une position d’exil : ce que la pensée deleuzienne a thématisé comme « déterritorialisation », qui ne nécessite pas un déplacement géographique, mais l’épreuve constante et dynamique d’une inadéquation. Éprouver l’exil mettrait dès l’origine la philosophie en résonance avec l’épreuve du déplacement.
Si donc toute une tradition idéaliste tend à faire de l’abstraction son domaine d’élection, il existe aussi une tradition empiriste, pour laquelle le rapport aux choses est la condition d’une parole réflexive tirée de l’expérience. C’est dans celle-ci que peut s’inscrire une politique de l’entretien, telle que nous tentons de la mettre en œuvre à partir d’une philosophie de terrain.

Si la notion de terrain philosophique n’a donc pas été véritablement pensée, bien qu’elle constitue, à des degrés divers, un élément nourricier de plusieurs démarches philosophiques, elle a bel et bien, pour cette raison même, valeur polémique : elle s’inscrit à l’encontre d’une représentation idéaliste et purement académique de la philosophie, telle qu’elle s’est standardisée dans l’institution universitaire, et telle qu’elle perdure dans la majorité des lieux d’enseignement de la philosophie. Telle aussi qu’elle a fini par intégrer l’option phénoménologique, qui, comme l’a très pertinemment montré Dominique Janicaud, a fini par s’infléchir largement vers l’abstraction théologique.
Durkheim avait, dès la fin du XIXème siècle, éprouvé ce poids dévitalisant de l’abstraction, qui l’avait poussé à s’émanciper de sa formation philosophique pour fonder en France la discipline sociologique, élaborée à la même époque par Weber en Allemagne. Et, dans la seconde moitié du XXème siècle, des figures comme celle de Bourdieu en sociologie ou de Lévi-Strauss en anthropologie reconduisent cette volonté vitale de prendre du champ par rapport à leur formation philosophique initiale pour se tourner vers le terrain.
Une telle option a produit diverses modulations de la rivalité universitaire entre philosophie et sciences humaines, des crispations disciplinaires et des conflits académiques qu’elle a générés. Mais elle a produit aussi les rencontres les plus fructueuses de la philosophie contemporaine : ses rapports avec la psychanalyse (Lacan), avec l’antipsychiatrie (Deleuze et Guattari) sa relation à la discipline historique (Foucault et Dumézil), ses échanges avec le terrain politique (Châtelet), ses possibilités d’inscription dans le champ social (Simone Weil).
Pour des auteurs aussi divers, voire antagonistes, que Michel Foucault ou Simone Weil, la présence sur certains terrains, loin de constituer une trahison de leur discipline, en a au contraire été un motif de revitalisation. La question du terrain paraît donc être un enjeu majeur, bien que fort peu interrogé, de la philosophie contemporaine.

2. L’expérience initiatrice du Milieu de nulle part

De l’intégration de l’entretien à un travail de terrain, les modalités se sont cristallisées pour moi en 2008, et c’est là que j’ai été amenée à réfléchir ma pratique comme terrain philosophique, à partir précisément d’un déplacement sur le terrain du déplacement : j’ai fait pendant un mois un travail d’entretiens en Pologne, avec des demandeurs d’asile essentiellement tchétchènes, rencontrés dans des centres d’hébergement ou de rétention, sur la question des migrations. Là il fallait organiser le travail, faire le compte des personnes rencontrées, des âges, des professions, de l’origine. Non pas dans une finalité statistique, mais pour mettre en évidence à la fois la diversité des conditions, et des constantes dans la motivation migratoire et la violence des politiques qui la provoquent.
J’ai mené 101 entretiens avec des réfugiés, et 30 avec des responsables polonais (soit représentants d’OIG ou ONG, soit autorités administratives, soit responsables de centres, soit personnels médicaux, paramédicaux et d’intendance).
Le contexte en était la montée au pouvoir en France d’une droite dure, ostensiblement xénophobe, initiatrice d’une politique migratoire violente. Et ce travail auprès des migrants en Pologne affirmait d’une part une réponse à cette violence, et d’autre part une volonté, vis- vis des personnes qui y étaient exposées, de marquer clairement l’existence d’une opposition déterminée à ces politiques.
Ce travail a été fait en collaboration avec le photographe Philippe Bazin, qui ne participait pas aux entretiens, mais était présent dans chacun des centres, où il a fait des photos des lieux. Sa position d’artiste, qui est celle d’une esthétique documentaire critique, fait pleinement écho à celle du terrain philosophique. Il en est donc sorti une publication commune, Le Milieu de nulle part, édité par Créaphis en octobre 2012 (quatre ans après le travail de terrain philosophique et photographique).
La parole des entretiens est donc structurante pour le contenu du livre : le texte des entretiens s’intègre, au même titre que les citations et références philosophiques, dans un texte philosophique qu’il nourrit. L’expérience des sujets n’y est pas présentée comme un témoignage victimaire, mais comme une parole réflexive portée par l’expérience. Les personnes interrogées ne sont pas des spécialistes de la « question migratoire » dans son sens politologique, mais elles ont, par leur expérience, une authentique expertise sur sa réalité, et une pensée de son vécu, qui informe le texte et oriente son contenu philosophique.
La parole est, pour eux comme pour moi, une occasion à la fois d’échanger et d’élaborer sa propre réflexion, mais aussi de se déplacer de son propre terrain d’expérience. Pour faire ce travail et entrer en contact avec ces personnes, il était donc important que je me présente pour ce que je suis par mon activité : ni une journaliste, ni une responsable d’administration, d’ONG ou d’OIG qui aurait pu leur apporter une aide matérielle, mais une philosophe. Avec ce que ce terme signifie à mes yeux : non pas le statut survalorisé d’un maître à penser, mais l’activité de quelqu'un qui vise à forger quelques outils d’analyse pour trouver des repérages dans son environnement social, existentiel et politique, tenter d’en faire un objet d’échange, et par là même une occasion d’action commune.

Les trois terrains suivants (Egypte en décembre 2011, Chili en juillet-août 2012 et Turquie en décembre 2013) seront moins nourris du point de vue de la quantité d’entretiens, ciblés de manière plus singulière pour les personnes interrogées. Mais ils manifestent la même volonté de symétrie entre l’interrogateur et l’interrogé. Que la question s’adresse à un migrant ou à un sédentaire, à un chercheur intellectuel ou à un travailleur manuel, à un entrepreneur ou à un artisan, quel que soit l’âge, l’origine ou le genre de celui qui parle, toute question s’adresse à un sujet supposé plus compétent, dans le domaine qui fait l’objet du questionnement, que celui qui l’interroge. Mais toute question suppose aussi une orientation de celui qui la pose, un projet qui détermine et motive l’appel à la compétence de l’autre, en même temps qu’une aptitude à réorienter ou à infléchir le projet en fonction des réponses et de la réactivité de l’interlocuteur. Toute une stratégie réflexive se noue ainsi autour de l’entretien, liée aussi au lieu où il se déroule comme inscription spatiale du terrain intersubjectif dans un territoire géographique, et aux modalités de déplacement qui en découlent.

3. L’exercice philosophique comme pensée du déracinement

En 1943, juste avant sa mort à Londres, Simone Weil écrit L’Enracinement, dont le chapitre central s’intitule « Le déracinement ». On peut y lire cette imparable analyse de la condition ouvrière :

Bernanos a écrit que nos ouvriers ne sont quand même pas des immigrés comme ceux de M. Ford. La principale difficulté sociale de notre époque vient du fait qu’en un sens ils le sont. Quoique demeurés sur place géographiquement, ils ont été moralement déracinés, exilés, et admis de nouveau, comme par tolérance, à titre de chair à travail. Le chômage est, bien entendu, un déracinement à la deuxième puissance. Ils ne sont chez eux ni dans les usines, ni dans leurs logements, ni dans les partis et syndicats soi-disant faits pour eux, ni dans les lieux de plaisir, ni dans la culture intellectuelle s’ils essayent de l’assimiler.

Ce texte décrit très précisément la condition exilique comme une condition de classe : celle qui fait du mode de travail lui-même un topos du déplacement, de l’inadéquation, ou de ce qu’elle appelle ici le déracinement. L’activité économique de travail, supposée profondément socialisante, s’organise selon un mode qui la rend profondément excluante. Et Simone Weil montre comment ce sentiment d’exil provoqué par les conditions mêmes du travail se renforce de l’exclusion même du monde du travail que signifie le chômage. L’exil, au sein d’une société clivée, est la condition même des autochtones qui n’appartiennent pas aux classes possédantes, et sont de ce fait même dépossédés de ce que Bourdieu appellera « le capital culturel ».
Mais pour le montrer, l’auteur, philosophe, ne se contente pas d’une analyse abstraite des rapports de travail : elle va vivre elle-même la condition d’exilée, dans l’immersion d’un vécu professionnel qui s’apparente autant au travail de terrain qu’à l’expérience existentielle, et pour lequel il lui est impossible de concevoir l’un sans l’autre.
Nos ouvriers ne sont quand même pas des immigrés, écrit pompeusement Bernanos pour manifester en quelque sorte une supériorité nationale de la France sur les USA. Weil lui répond que l’éloignement géographique n’est nullement la condition unique de l’exil, et que le sentiment d’inadéquation et de désappartenance se construit à l’intérieur même de la nation, dans un mode de vie impossible à assumer, parce qu’il constitue tout simplement un exil de la condition humaine. Elle l’a écrit en 1936 à un ingénieur responsable d’entreprise, lors de son expérience en milieu ouvrier :

Si je vous dis, par exemple, que le premier choc de cette vie d’ouvrière a fait de moi pendant un certain temps une espèce de bête de somme, que j’ai retrouvé peu à peu le sentiment de ma dignité seulement au prix d’efforts quotidiens et de souffrances mentales épuisantes, vous êtes en droit de conclure que c’est moi qui manque de fermeté. D’autre part, si je me taisais – ce que j’aimerais bien mieux – à quoi servirait que j’aie fait cette expérience ?
(…) Je suis entrée à l’usine avec une bonne volonté ridicule, et je me suis aperçue assez vite que rien n’était plus déplacé. On ne faisait appel en moi qu’à ce qu’on pouvait obtenir par la contrainte la plus brutale.
(…) De légères différences de salaires peuvent aussi, dans certaines situations, affecter la vie elle-même. Dans ces conditions, on dépend tellement des chefs qu’on ne peut pas ne pas les craindre, et –encore un aveu pénible – il faut un effort perpétuel pour ne pas tomber dans la servilité.

Ici, ce ne sont pas les entretiens avec des ouvriers, mais c’est l’immersion même dans la condition ouvrière comme modalité de la discrimination sociale, qui seront probants pour l’analyse philosophique. Mais ils sont aussi probants dans la mesure même où la condition philosophique, non comme institution académique, mais comme rapport au monde, signifie déjà cet effet de distance, de dénaturalisation de la pensée, que l’expérience conduit au final à conforter.
Mais ce « déracinement ouvrier » n’est pour Simone Weil que l’un des modes de l’exil intérieur, dont elle fera aussi l’expérience comme travailleur saisonnier dans le monde agricole. Elle écrit ainsi, faisant directement référence à cette expérience :

Il est contre-nature que la terre soit cultivée par des être déracinés.

Elle a touché au plus près, dans cette expérience, la condition des travailleurs migrants, mais aussi celle des paysans :

Le déracinement paysan a été, au cours des dernières années, un danger aussi mortel pour le pays que le déracinement ouvrier. Un des symptômes les plus graves a été, il y a sept ou huit ans, le dépeuplement des campagnes se poursuivant en pleine crise de chômage. Il est évident qu ele dépeuplement des campagnes, à la limite, aboutit à la mort sociale.

Et son analyse s’étend des formes de l’exode rural vers les villes à celles de la condition rurale comme condition d’exil. À la même période, American Exodus, publié en collaboration entre le sociologue Paul Taylor et la photographe Dorothea Lange, met en évidence cette condition rurale comme condition de l’exil au sein d’une nation industrialisée. Simone Weil écrit :

Mais même quand ils sont matériellement plus heureux (…), ils sont toujours tourmentés par le sentiment que tout se passe dans les villes, et qu’ils sont « out of it ».
Bien entendu, cet état d’esprit est aggravé par l’installation dans les villages de TSF, de cinémas, et par la circulation de journaux tels que Confidences et Marie-Claire, auprès desquels la cocaïne est un produit sans danger.

Ainsi, c’est le fonctionnement même des modèles sociétaux tels qu’ils sont médiatiquement diffusés par la presse ou la radio, bien avant les conditions contemporaines de l’internet, qui construisent ce sentiment d’exil par la norme sociale de l’urbanité, et fabriquent la conviction intime de l’inadéquation dans la représentation de soi. Marie-Claire comme cocaïne résonne avec l’analyse élaborée dans les années deux mille, par la philosophe américaine Avital Ronell, de Madame Bovary comme paradigme de l’addiction à la norme impossible.
Enfin, du déracinement paysan, Simone Weil étend l’analyse à cet oxymore que constitue le déracinement national : l’idée de nation comme construction interne du déracinement :
En somme, le bien le plus précieux de l’homme dans l’ordre temporel, c'est-à-dire la continuité dans le temps, par-delà les limites de l’existence humaine, dans les deux sens, ce bien a été entièrement remis en dépôt à l’Etat.
Et pourtant, c’est précisément dans cette période où la nation subsiste seule, que nous avons assisté à la décomposition instantanée, vertigineuse de la nation. Cela nous a laissés étourdis, a point qu’il est extrêmement difficile de réfléchir là-dessus.

Simone Weil montre que ce troisième déracinement, induit par la construction artificielle de l’Etat nation, est lié à la fois à cette construction elle-même et à sa décomposition, dont le moment emblématique est, dans l’expérience française, la défaite de 1940. Cette décomposition, elle ne la vit évidemment pas seulement comme une défaite militaire, mais comme un véritable processus de perversion du concept d’unité nationale, dans la discrimination raciste qui lui est liée, et dont elle subit aussi, sur le terrain de sa propre vie, les effets de la persécution.
Écrivant en 1951 L’Impérialisme, Hannah Arendt donnera une autre date de cristallisation du même phénomène, qui produit l’exil comme condition massive dans le temps même où il prétend à la construction du collectif, et par cette construction même. C’est le début du chapitre V de l’ouvrage, une ouverture au sens propre explosive :

Aujourd’hui encore, il est presque impossible de décrire ce qui s’est réellement produit en Europe le 4 août 1914. Les jours qui ont précédé la Première Guerre Mondiale et ceux qui l’ont suivie sont séparés non pas comme la fin d’une vieille époque et le début d’une nouvelle, mais comme le seraient la veille et le lendemain d’une explosion. (…) La Première Guerre Mondiale a fait exploser le concert des nations européennes sans espoir de retour, ce qu’aucune autre guerre n’avait jamais fait. L’inflation a détruit toute la classe des petits possédants (…). Le chômage (…) a cessé de se limiter à la classe ouvrière pour s’emparer, à de rares exceptions près, de nations entières. Les guerres civiles qui ont inauguré et marqué les vingt années d’une paix incertaine (…) ont entraîné l’émigration de groupes qui, moins heureux que leurs prédécesseurs des guerres de religion, n’ont été accueillis nulle part, n’ont pu s’assimiler nulle part.

3. Des formes différenciées de l’immersion

Dans un contexte demeuré depuis marqué par ces formes politiques de la déstabilisation, la question du temps de présence dans le travail de terrain est déterminante : un terrain de court terme (dix jours) ne se gère pas comme un terrain un peu plus long (un mois), et encore moins comme une immersion de plusieurs mois (ce fut le cas pour Simone Weil ou Robert Linhart en milieu ouvrier) ou une expérience de vie de plusieurs années.
Sur le long terme, l’expérience oblige à devenir soi-même l’objet du travail de terrain, à guetter ses propres habitudes et modifications de comportement pour saisir l’impact des conditions qu’on veut étudier. Mais aussi, comme le montre Erwing Goffman en mettant au point la méthodologie de l’observation participante, à jouer du dedans-dehors dans le système d’observation : dans la mesure même où, comme le conceptualise Dilthey, l’objet observé, contrairement à l’objet naturel des sciences exactes, n’est pas étranger à notre humanité, il sera bien plus efficace de tenter de le comprendre de l’intérieur que de l’expliquer de l’extérieur. Dans Asiles, face à la situation des malades mentaux exilés de la condition commune et de l’espace public dans ce qu’il appelle des « institutions totales », Goffman met parfaitement au clair cette volonté d’implication dans un refus de l’autorité, qui implique une absence totale de neutralité : mettre en évidence les conditions du pouvoir, c’est nécessairement considérer ce pouvoir sous un jour qui serait, aux yeux de ce pouvoir même, inacceptable. Mais, comme il le dit, ce refus de la neutralité est la condition du rétablissement d’un équilibre, qui conditionne la compréhension du système :

Décrire fidèlement la situation du malade, c’est nécessairement en proposer une vue partiale. Pour ma défense, je dirai qu’en cédant à cette partialité on rétablit au moins l’équilibre, puisque presque tous les ouvrages spécialisés relatifs aux malades mentaux présentent le point de vue du psychiatre qui est, socialement parlant, totalement opposé. (…) À la différence de certains malades, je suis arrivé à l’hôpital sans grand respect pour la psychiatrie, ni pour les organismes qui se satisfont de la manière dont elle est communément pratiquée.

Dans le travail, très empirique dans sa visée littéraire, et intentionnellement peu conceptuel, d’un auteur comme George Orwell, on peut repérer trois formes de ce rapport au terrain, dans trois ouvrages différents : Dans la dèche à Paris et à Londres (1933), Le Quai de Wigan (1937) et Hommage à la Catalogne (1938).
Dans la dèche à Paris et à Londres se présente comme une observation masquée : Orwell y emprunte le déguisement d’un clochard pour pénétrer journellement, pendant quelques mois, les milieux de la marginalité sociale française et anglaise. Ses interlocuteurs ignorent sa véritable identité et les discussions qu’il a avec eux sont biaisés par ce masque.
Le Quai de Wigan se présente comme un intention assumée d’enquête de terrain, qui met l’intervenant en situation d’observation participante, assumant ses différences d’avec le milieu qu’il investit pour tenter de le comprendre et de mettre en évidence corrélativement le caractère inacceptable des discriminations de classe qu’il y voit à l’œuvre, et les éléments qui manifestent une supériorité de fait des classes réputées inférieures : une authentique compétence des « subalternes ».
Hommage à la Catalogne ne se donne pas pour fin l’enquête ou l’observation, mais aboutit à les produire, par l’inscription active et militante sur le terrain de la guerre d’Espagne.

Il y a donc une forme du travail de terrain, qui ne vise pas à l’enquête ; dont l’immersion, ou, un moindre degré, le contact, n’est pas le moyen mais la fin. C’est ce qui définira pour nous le terrain philosophique : une façon d’atteindre par l’expérience ce qui pourrait, dans une possible relation à d’autres, transgresser la part des déterminants de classe.
Trois exemples en sont emblématiques, qui tous considèrent le terrain comme un exil, pour le chercheur, de sa condition de classe : le travail de Simone Weil en usine autour de 1936, publié sous le nom de La condition ouvrière en 1951, celui de George Orwell chez les mineurs du Nord de l’Angleterre dans Le Quai de Wigan paru en 1937, et celui de Robert Linhart aux usines Citroën dans l’Établi, paru en 1978.
Dans les trois cas, un intellectuel issu des milieux bourgeois tente une approche du monde ouvrier. Un patricien cultivé tente de mener une vie plébéienne. Et dans les trois cas, il se trouve affronté à ses propres insuffisances, aussi bien pratiques que théoriques, pour aborder ce terrain. Et c’est la conscience de ces insuffisances qui églaisera sa relation avec ses interlocuteurs.

1937. George Orwell, Le Quai de Wigan :
Ravalant votre honte, vous implorez une halte. (…) Votre guide (un mineur) fait preuve de compassion. (…) Arrivé à pied d’œuvre, vous vous étalez dans la poussière de charbon et restez ainsi plusieurs minutes, à reprendre suffisamment de souffle pour être en état d’observer, avec quelque chance d’y comprendre quelque chose, ce qui se passe autour de vous.
Ce travail – si essentiel à notre survie – est en même temps si étranger à notre expérience quotidienne, si caché, en quelque sorte, que nous n’y prêtons pas plus d’attention que nous n’en prêtons à la circulation du sang dans nos veines. (…) Ce que vous avez sous le nez, dans les moments où vous ouvrez les yeux en tout cas, c’est que des mineurs se tuent quotidiennement à la tâche pour que les personnes au-dessus du commun puissent rester au-dessus du commun.

1978. Robert Linhart, L’Établi :
Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : un âpre odeur de fer brûlé, de poussière de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des deux CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux.
Le fracas d’arrivée d’une nouvelle carrosserie toutes les trois à quatre minutes scande en fait le rythme du travail.
Je m’embrouille dans l’ordre des opérations : il faut mettre les gants pour le coup de chalumeau, les enlever pour le coup de palette, ne pas toucher l’étain brûlant à main nue, tenir le bâton de la main gauche, le chalumeau de la main droite, la palette de la main droite, les gants qu’on vient d’enlever dans la main gauche, avec l’étain. Cela avait l’air évident, quand Mouloud le faisait, en gestes précis, coordonnés, successifs. Moi, je n’y arrive pas, c’est la panique : dix fois, je suis sur le point de me brûler et c’est un geste rapide de Mouloud qui écarte la flamme.

Dans ces trois cas, le travail de terrain est indissociable d’une écriture autobiographique qui vise à se produire soi-même comme sujet collectif jeté dans le monde étranger d’une autre classe. Et à éprouver, par les rapports de dissociation, les modalités solidaires engagées dans cette expérience.
Pour Le Milieu de nulle part, auprès des demandeurs d’asile dans les centres d’hébergement et de rétention polonais, le travail sera de trouver dans la parole des migrants le discours réflexif permettant de penser les multiples clivages de notre rapport contemporain au politique. Dans tous les cas, tenter de franchir la barrière de classe ou de nationalité, c’est avoir sous les yeux que ça ne suppose pas seulement un geste du chercheur, mais un mouvement exactement équivalent de ceux à qui l’on s’adresse, et dont on sollicite pour cela non pas un simple auxiliariat technique, mais une vraie solidarité politique.

4. Distance et rationalité

Le travail de terrain engagera donc une double problématique : celle de la distance, et celle des aléas de la rationalité. C’est dans la mesure même où sont visées des formes de solidarité, que la distance s’avère nécessaire. Distance à la fois par rapport aux personnes, et par rapport aux situations, qui va générer un triple refus :
- refus de l’objectivation qui réduirait le partenaire à un simple objet de travail
- refus antagoniste de l’identification, qui ferait entrer dans un désir fusionnel de réduction de l’autre à ses propres données et d’indifférenciation du partenaire
- refus de la projection, qui imputerait à l’autre ses propres attendus, et qu’on trouve aussi bien sous la forme de la fascination exotique que sous celle de l’émotion compassionnelle.
Se pose également dans la recherche la question du rapport à la rationalité, dans laquelle ce sont précisément les abus d’un rationalisme positiviste qui bloque l’authentique rationalité de l’analyse.
À cet égard, l’un des modes de dénaturation de la recherche est ce que j’ai choisi d’appeler « l’affectation de scientificité ». On la trouve par exemple dans la psychiatrie coloniale telle qu’elle est dénoncée par Frantz Fanon, ou dans le savoir orientaliste tel qu’il est dénoncé par Edward Saïd. Elle consiste d’une part à faire passer pour objectifs des énoncés entièrement déterminés par des préjugés idéologiques (racistes en particulier, dans les deux cas qu’on a cités), et d’autre part à masquer sous une ambition de savoir une finalité réelle qui est celle du pouvoir (économique, et par là même politique).
Dans les entretiens, cette affectation de scientificité va conduire à récuser la rencontre comme expérience, au profit d’un rapport sujet / objet comme processus d’expérimentation. Elle suppose donc une logique de la confusion entre sciences humaines et sciences exactes, pour reprendre la distinction établie par Dilthey entre comprendre (qui s’applique aux phénomènes culturels et intersubjectifs), et expliquer (qui s’applique aux phénomènes naturels). Cette logique de la confusion n’est pas seulement humainement inacceptable, elle est aussi rationnellement contre-productive : en inhibant la communication avec l’interrogé, elle fait obstacle au processus de connaissance lui-même.
Enfin, une authentique exigence de rationalité doit bien sûr conduire à assumer les processus de subjectivation du chercheur lui-même, comme un auteur tel que Bourdieu n’a cessé de le montrer. Son milieu d’origine, en termes de culture comme en termes de classe, son histoire éducationnelle et affective, les déterminants de sa formation, doivent trouver la voie d’une objectivation relative, qui permet de les intégrer d’orientation de la recherche a priori, et d’interprétation des données recueillies a postériori.
D’où la nécessité, pour l’organisation du travail de terrain et la conduite des entretiens, d’un travail sur soi-même à la fois comme objet d’une recherche possible, et comme sujet orienté et le plus conscient possible de ses présupposés et de ses habitus.

La clarification de la recherche, c’est donc bien la détermination de son orientation au double sens du terme : ce qui la motive comme cause, et ce qui la détermine comme finalité idéologique nécessaire. Nier cette nécessité serait prétendre à la neutralité, c'est-à-dire au mieux s’illusionner, et au pire tromper en faisant preuve de cette prétention abusive qu’est l’affectation de scientificité.
Il faudra donc multiplier les éclairages en amont sur la recherche, mais en même temps ne pas la fossiliser : être informé, mais non formaté. Et, par là, maintenir une plasticité sans perdre sa détermination.
C’est ce qui détermine l’adoption d’une attitude d’écoute qui n’est :
- ni l’attention flottante de l’analyste
- ni la mise à la question du policier
- ni le régime de l’aveu du confesseur tel qu’il est dénoncé par Foucault dans La Volonté de savoir, premier tome de L’Histoire de la sexualité.

Le terrain philosophique se distingue ainsi à la fois :
- du terrain sociologique tel qu’il est orienté comme enquête susceptible de fournir des données objectivables
- du terrain anthropologique tel qu’il est orienté vers la mise en évidence de constantes contextuelles
- du terrain policier tel qu’il est orienté vers la mise en accusation par la résolution d’énigmes.
Il s’en distingue par son origine autant que par sa finalité ; mais aussi par ses modalités : pas de questionnaire rigide, mais une orientation de questionnement ; pas de médiation technique, mais un effort corrélatif de l’interrogateur et de l’interrogé pour tenter de se comprendre.
Il tente d’établir, dans des conditions qui sont celles de la dissymétrie (de l’interrogateur par rapport à l’expert supposé être au-dessus, ou par rapport au témoin-victime supposé être au-dessous), une relation égalisante de symétrie, qui destitue l’interrogé de son surplomb, ou au contraire le fasse sortir de sa condition subalterne.

Le paradoxe d’une volonté de terrain qui s’affirme comme volonté philosophique n’est donc qu’apparent, si l’on veut bien se souvenir, comme le montrait déjà Kant dans un opuscule célèbre, et comme le montre avant lui toute la tradition philosophique occidentale, des liens étroits et indissociables qui nouent la théorie à la pratique, et qui sont la condition même d’une dynamique. Si le terrain est un sol, c’est aussi une relation intersubjective sur laquelle la connaissance peut faire fond, non seulement à partir de l’échange entre deux sujets, mais à partir de ce que l’interrogé va lui-même tirer de son propre discours pour engager une réflexivité. Il y a donc bel et bien un territoire discursif de l’entretien, dans lequel s’enracine la pensée de l’interrogateur autant qu’il nourrit celle de l’interrogé. Et il doit autant être préservé des prétentions positivistes à la neutralité, que des effusions affectives de la projection. De cette double préservation, c’est l’exil du chercheur lui-même à l’égard de sa propre condition qui est l’enjeu central. Mais cet exil, c’est aussi la conscience que cet ancrage lui-même, à bien des égards, s’avère factice et fictionnel.

© Christiane Vollaire