QU’EST-CE QU’UN TERRAIN PHILOSOPHIQUE ?


Collège International de Recherche Biographique en Éducation
Séminaire inter-universitaire Paris 13 – Villetaneuse
Vendredi 24 janvier 2014

1. Une histoire particulière de rapport au terrain
2. L’expérience initiatrice du Milieu de nulle part
3. Des formes différenciées de l’immersion
4. Distance et rationalité

La notion de terrain philosophique n’a pas, à ma connaissance, d’existence antérieure à celle que je tente d’élaborer ici, bien qu’elle fasse, pour ce qui me concerne, partie de ma pratique, et qu’elle constitue aussi, à des degrés divers, la pratique nourricière de quelques uns des plus importants philosophes actuels. Elle a originellement pour moi valeur polémique : elle s’inscrit à l’encontre d’une représentation idéaliste et purement académique de la philosophie, telle qu’elle s’est standardisée dans l’institution universitaire, et telle qu’elle perdure dans la majorité des lieux d’enseignement de la philosophie. Telle aussi qu’elle a fini par intégrer l’option phénoménologique, qui, comme l’a très pertinemment montré Dominique Janicaud, a fini par s’infléchir largement vers le théologique.

Durkheim avait, dès la fin du XIXème siècle, éprouvé ce poids dévitalisant de l’abstraction, qui l’avait poussé à s’émanciper de sa formation philosophique pour fonder en France la discipline sociologique, élaborée à la même époque par Weber en Allemagne. Et, dans la seconde moitié du XXème siècle, des figures comme celle de Bourdieu en sociologie ou de Lévi-Strauss en anthropologie reconduisent cette volonté vitale de prendre du champ par rapport à leur formation philosophique initiale pour se tourner vers le terrain.

Une telle option a produit diverses modulations de la rivalité universitaire entre philosophie et sciences humaines, des crispations disciplinaires et des conflits académiques qu’elle a générés. Mais elle a produit aussi les rencontres les plus fructueuses de la philosophie contemporaine : ses rapports avec la psychanalyse (Lacan), avec l’antipsychiatrie (Deleuze et Guattari) sa relation à la discipline historique (Foucault et Dumézil), ses échanges avec le terrain politique (Châtelet), ses possibilités d’inscription dans le champ social (Simone Weil).
Pour des auteurs aussi divers, voire antagonistes, que Michel Foucault ou Simone Weil, la présence sur certains terrains, loin de constituer une trahison de leur discipline, en a au contraire été un motif de revitalisation. La question du terrain me paraît donc être un enjeu majeur, bien que fort peu interrogé, de la philosophie contemporaine.

1. Une histoire particulière de rapport au terrain

Dans ma propre histoire, ce rapport au terrain a ce que Nietzsche aurait sans doute appelé une généalogie. De manière très métaphorique, il m’a poussée à quitter violemment la philosophie dès l’achèvement de mes études, à vingt-et-un ans, pour une expérience de quelques mois dans l’agriculture au Sénégal. Il m’a poussée ensuite à vouloir enseigner en lycées d’enseignement professionnel. Et c’est dans ce contexte que j’ai fait mon premier entretien, inopinément, à l’âge de vingt-deux ans, dans un train qui me menait à Nantes, en interrogeant pendant deux heures une boulangère sur un autoportrait nu d’Egon Schiele à propos duquel je préparais un cours. La richesse et la réactivité de la parole, la liberté du ton, la puissance de l’image à solliciter le discours, et du discours à susciter l’imaginaire, la profusion des résonnances, m’en ont plus appris en deux heures que je n’en avais acquis en une année entière auprès d’un plat sectataire de Winckelmann sur les questions esthétiques.

Trois ans plus tard, je quittais l’enseignement pour la profession d’infirmière, cherchant à entrer corrélativement dans un rapport direct au corps et au concret de l’existence, et à faire l’expérience d’une profession réputée subalterne, et qui s’est avérée pour moi bien plus difficile et complexe que l’exercice de la philosophie. Un terrain qui n’a jamais été vécu comme tel, c'est-à-dire comme la mise à l’épreuve d’une théorie, mais au contraire comme une pleine immersion, que j’imaginais définitive, et qui a duré dix ans.

Ensuite, le retour à la philosophie, qui n’avait pas du tout été programmé lors de la rupture, s’est fait dans deux voies bien distinctes : celle des concours d’enseignement, et celle du travail d’écriture dans les revues.
C’est par les revues que j’ai aussi acquis une expérience plus variée des entretiens, avec des spécialistes de telle ou telle question, des chercheurs en sciences humaines, des artistes. S’ils ne se sont jamais faits sur ce mode improvisé qu’avait été ma première expérience, je n’ai jamais non plus souhaité entrer dans les codifications de l’entretien d’enquête, tel qu’il se pratique couramment, et très légitimement pour d’autres raisons, dans les sciences humaines, avec ses questionnaires et ses statistiques. C’est donc dans la pratique que s’est élaborée ma « méthode ». Une pratique laissant place à une large plasticité ; mais à chaque fois orientée par un projet, et intégralement nourrie de ma formation philosophique.
Toutefois, ces entretiens ne constituaient pas à proprement parler un travail de terrain. Ils se faisaient avec des sujets très différenciés et singularisés, plus ou moins connus mais toujours reconnus comme spécialistes, auxquels le texte décrypté et remis en ordre était ensuite soumis pour validation, modification ou reconstruction, et parfois même reconfiguration. Quoi qu’il en soit, la décision finale, sur le contenu comme sur la forme, revenait à l’interlocuteur, et l’entretien paraissait tel quel, comme l’éclairage donné par un auteur sur son propre travail, plutôt que comme la transmission de données sur telle ou telle situation.

2. L’expérience initiatrice du Milieu de nulle part

De l’intégration de l’entretien à un travail de terrain, les modalités se sont cristallisées pour moi en 2008, et c’est là que j’ai été amenée à conceptualiser véritablement ma pratique comme terrain philosophique.
J’ai fait pendant un mois un travail d’entretiens en Pologne, avec des demandeurs d’asile essentiellement tchétchènes, rencontrés dans des centres d’hébergement ou de rétention, sur la question des migrations. Là il fallait organiser le travail, faire le compte des personnes rencontrées, des âges, des professions, de l’origine. Non pas dans une finalité statistique, mais pour mettre en évidence à la fois la diversité des conditions, et des constantes dans la motivation migratoire et la violence des politiques qui la provoquent.
J’ai mené 101 entretiens avec des réfugiés, et 30 avec des responsables polonais (soit représentants d’OIG ou ONG, soit autorités administratives, soit responsables de centres, soit personnels médicaux, paramédicaux et d’intendance).
Le contexte en était la montée au pouvoir en France d’une droite dure, ostensiblement xénophobe, initiatrice d’une politique migratoire violente. Et ce travail auprès des migrants en Pologne affirmait d’une part une réponse à cette violence, et d’autre part une volonté, vis- vis des personnes exposées à cette violence, de marquer clairement l’existence d’une opposition déterminée à ces politiques.

Ce travail a été fait en collaboration avec le photographe Philippe Bazin, qui ne participait pas aux entretiens, mais était présent dans chacun des centres, où il a fait des photos des lieux. Sa position d’artiste, qui est celle d’une esthétique documentaire critique, fait pleinement écho à celle du terrain philosophique. Il en est donc sorti une publication commune, Le Milieu de nulle part, édité par Créaphis en octobre 2012 (quatre ans après le travail de terrain philosophique et photographique), où alternent trois cahiers de 15 photos couleur chacun autour des trois types d’espace générés par l’administration des lieux ; et les trois chapitres du livre, correspondant aux trois questions qui structurent l’entretien : D’où venez-vous ? Où êtes-vous ? Où allez-vous ?
La parole des entretiens est donc structurante pour le contenu du livre : le texte des entretiens s’intègre, au même titre que les citations et références philosophiques, dans un texte philosophique qu’il nourrit. L’expérience des sujets n’y est pas présentée comme un témoignage victimaire, mais comme une parole réflexive portée par l’expérience. Les personnes interrogées ne sont pas des spécialistes de la question migratoire, mais elle ont une authentique expertise sur sa réalité, et une pensée de son vécu, qui informe le texte et oriente son contenu philosophique.
La parole est, pour eux comme pour moi, une occasion à la fois d’échanger et d’élaborer sa propre réflexion. Pour faire ce travail et entrer en contact avec ces personnes, il était donc important que je me présente pour ce que je suis par mon activité : ni une journaliste, ni une responsable d’administration, d’ONG ou d’OIG qui aurait pu leur apporter une aide matérielle, mais une philosophe. Avec ce que ce terme signifie à mes yeux : non le statut survalorisé d’un maître à penser, mais l’activité de quelqu'un qui vise à forger quelques outils d’analyse pour trouver des repérages dans son environnement social, existentiel et politique, tenter d’en faire un objet d’échange, et par là même une occasion d’action commune.

Les trois terrains suivants (Egypte en décembre 2011, Chili en juillet-août 2012 et Turquie en décembre 2013) seront moins nourris du point de vue de la quantité d’entretiens, ciblés de manière plus singulière pour les personnes interrogées. Mais ils manifestent la même volonté de symétrie entre l’interrogateur et l’interrogé. Que la question s’adresse à un migrant ou à un sédentaire, à un chercheur intellectuel ou à un travailleur manuel, à un entrepreneur ou à un artisan, quel que soit l’âge, l’origine ou le genre de celui qui parle, toute question s’adresse à un sujet supposé plus compétent, dans le domaine qui fait l’objet du questionnement, que celui qui l’interroge. Mais toute question suppose aussi une orientation de celui qui la pose, un projet qui détermine et motive l’appel à la compétence de l’autre, en même temps qu’une aptitude à réorienter ou à infléchir le projet en fonction des réponses et de la réactivité de l’interlocuteur. Toute une stratégie réflexive se noue ainsi autour de l’entretien, liée aussi au lieu où il se déroule comme inscription spatiale du terrain intersubjectif dans un territoire géographique.

3. Des formes différenciées de l’immersion

Outre l’inscription dans l’espace, la question du temps de présence est déterminante : un terrain de court terme (dix jours) ne se gère pas comme un terrain un peu plus long (un mois), et encore moins comme une immersion de plusieurs mois (ce fut le cas pour Simone Weil ou Robert Linhart en milieu ouvrier) ou une expérience de vie de plusieurs années.
Sur le long terme, l’expérience oblige à devenir soi-même l’objet du travail de terrain, à guetter ses propres habitudes et modifications de comportement pour saisir l’impact des conditions qu’on veut étudier. Mais aussi, comme le montre Erwing Goffman en mettant au point la méthodologie de l’observation participante, à jouer du dedans-dehors dans le système d’observation : dans la mesure même où, comme le conceptualise Dilthey, l’objet observé, contrairement à l’objet naturel des sciences exactes, n’est pas étranger à notre humanité, il sera bien plus efficace de tenter de le comprendre de l’intérieur que de l’expliquer de l’extérieur.
Dans le travail, très empirique dans sa visée littéraire, et intentionnellement peu conceptuel, d’un auteur comme George Orwell, on peut repérer trois formes du rapport au terrain dans trois ouvrages différents : Dans la dèche à Paris et à Londres (1933), Le Quai de Wigan (1937) et Hommage à la Catalogne (1938).
Dans la dèche à Paris et à Londres se présente comme une observation masquée : Orwell y emprunte le déguisement d’un clochard pour pénétrer journellement, pendant quelques mois, les milieux de la marginalité sociale française et anglaise. Ses interlocuteurs ignorent sa véritable identité et les discussions qu’il a avec eux sont biaisés par ce masque.
Le Quai de Wigan se présente comme un intention assumée d’enquête de terrain, qui met l’intervenant en situation d’observation participante, assumant ses différences d’avec le milieu qu’il investit pour tenter de le comprendre et de mettre en évidence corrélativement le caractère inacceptable des discriminations de classe qu’il y voit à l’œuvre, et les éléments qui manifestent une supériorité de fait des classes réputées inférieures : une authentique compétence des « subalternes ».
Hommage à la Catalogne ne se donne pas pour fin l’enquête ou l’observation, mais aboutit à les produire, par l’inscription active et militante sur le terrain de la guerre d’Espagne.

Il y a donc une forme du travail de terrain, qui ne vise pas à l’enquête ; dont l’immersion, ou, un moindre degré, le contact, n’est pas le moyen mais la fin. C’est ce qui définira pour nous le terrain philosophique : une façon d’atteindre par l’expérience ce qui pourrait, dans une possible relation à d’autres, transgresser la part des déterminants de classe.
On en prendra trois exemples déjà mentionnés : le travail de Simone Weil en usine autour de 1936, publié sous le nom de La condition ouvrière en 1951, celui de George Orwell chez les mineurs du Nord de l’Angleterre dans Le Quai de Wigan paru en 1937, et celui de Robert Linhart aux usines Citroën dans l’Établi, paru en 1978.
Dans les trois cas, un intellectuel issu des milieux bourgeois tente une approche du monde ouvrier. Un patricien cultivé tente de mener une vie plébéienne, et se trouve affronté à ses propres insuffisances, aussi bien pratiques que théoriques, pour aborder ce terrain.

1936. Simone Weil, Lettre à Auguste Detoeuf :
Si je vous dis, par exemple, que le premier choc de cette vie d’ouvrière a fait de moi pendant un certain temps une espèce de bête de somme, que j’ai retrouvé peu à peu le sentiment de ma dignité seulement au prix d’efforts quotidiens et de souffrances mentales épuisantes, vous êtes en droit de conclure que c’est moi qui manque de fermeté. D’autre part, si je me taisais – ce que j’aimerais bien mieux – à quoi servirait que j’aie fait cette expérience ?
(…) Je suis entrée à l’usine avec une bonne volonté ridicule, et je me suis aperçue assez vite que rien n’était plus déplacé. On ne faisait appel en moi qu’à ce qu’on pouvait obtenir par la contrainte la plus brutale.
(…) De légères différences de salaires peuvent aussi, dans certaines situations, affecter la vie elle-même. Dans ces conditions, on dépend tellement des chefs qu’on ne peut pas ne pas les craindre, et –encore un aveu pénible – il faut un effort perpétuel pour ne pas tomber dans la servilité.

1937. George Orwell, Le Quai de Wigan :
Ravalant votre honte, vous implorez une halte. (…) Votre guide (un mineur) fait preuve de compassion. (…) Arrivé à pied d’œuvre, vous vous étalez dans la poussière de charbon et restez ainsi plusieurs minutes, à reprendre suffisamment de souffle pour être en état d’observer, avec quelque chance d’y comprendre quelque chose, ce qui se passe autour de vous.
Ce travail – si essentiel à notre survie – est en même temps si étranger à notre expérience quotidienne, si caché, en quelque sorte, que nous n’y prêtons pas plus d’attention que nous n’en prêtons à la circulation du sang dans nos veines. (…) Ce que vous avez sous le nez, dans les moments où vous ouvrez les yeux en tout cas, c’est que des mineurs se tuent quotidiennement à la tâche pour que les personnes au-dessus du commun puissent rester au-dessus du commun.

1978. Robert Linhart, L’Établi :
Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : un âpre odeur de fer brûlé, de poussière de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des deux CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux.
Le fracas d’arrivée d’une nouvelle carrosserie toutes les trois à quatre minutes scande en fait le rythme du travail.
Je m’embrouille dans l’ordre des opérations : il faut mettre les gants pour le coup de chalumeau, les enlever pour le coup de palette, ne pas toucher l’étain brûlant à main nue, tenir le bâton de la main gauche, le chalumeau de la main droite, la palette de la main droite, les gants qu’on vient d’enlever dans la main gauche, avec l’étain. Cela avait l’air évident, quand Mouloud le faisait, en gestes précis, coordonnés, successifs. Moi, je n’y arrive pas, c’est la panique : dix fois, je suis sur le point de me brûler et c’est un geste rapide de Mouloud qui écarte la flamme.

Dans ces trois cas, le travail de terrain est indissociable d’une écriture autobiographique qui vise à se produire soi-même comme sujet collectif jeté dans le monde étranger d’une autre classe. Et à éprouver les rapports de dissociation et les modalités solidaires engagés dans cette expérience.
Pour Le Milieu de nulle part, auprès des demandeurs d’asile dans les centres d’hébergement et de rétention polonais, le travail sera de trouver dans la parole des migrants le discours réflexif permettant de penser les multiples clivages de notre rapport contemporain au politique. Dans tous les cas, tenter de franchir la barrière de classe ou de nationalité, c’est avoir sous les yeux que ça ne suppose pas seulement un geste du chercheur, mais un mouvement exactement équivalent de ceux à qui l’on s’adresse, et dont on sollicite pour cela non pas un simple auxiliariat technique, mais une vraie solidarité politique.

4. Distance et rationalité

Le travail de terrain engagera donc une double problématique : celle de la distance, et celle de la rationalité.
C’est dans la mesure même où sont visées des formes de solidarité, que la distance s’avère nécessaire. Distance à la fois par rapport aux personnes, et par rapport aux situations, qui va générer un triple refus :
- refus de l’objectivation qui réduirait le partenaire à un simple objet de travail
- refus antagoniste de l’identification, qui ferait entrer dans un désir fusionnel de réduction de l’autre à ses propres données et d’indifférenciation du partenaire
- refus de la projection, qui imputerait à l’autre ses propres attendus, et qu’on trouve aussi bien sous la forme de la fascination exotique que sous celle de l’émotion compassionnelle.
Se pose également dans la recherche la question du rapport à la rationalité, dans laquelle ce sont précisément les abus d’un rationalisme positiviste qui bloque l’authentique rationalité de l’analyse.
À cet égard, l’un des modes de dénaturation de la recherche est ce que j’ai choisi d’appeler « l’affectation de scientificité ». On la trouve par exemple dans la psychiatrie coloniale telle qu’elle est dénoncée par Frantz Fanon, ou dans le savoir orientaliste tel qu’il est dénoncé par Edward Saïd. Elle consiste d’une part à faire passer pour objectifs des énoncés entièrement déterminés par des préjugés idéologiques (racistes en particulier, dans les deux cas qu’on a cités), et d’autre part à masquer sous une ambition de savoir une finalité réelle qui est celle du pouvoir (économique, et par là même politique).
Dans les entretiens, cette affectation de scientificité va conduire à récuser la rencontre comme expérience, au profit d’un rapport sujet / objet comme processus d’expérimentation. Elle suppose donc une logique de la confusion entre sciences humaines et sciences exactes, pour reprendre la distinction établie par Dilthey entre comprendre (qui s’applique aux phénomènes culturels et intersubjectifs), et expliquer (qui s’applique aux phénomènes naturels). Cette logique de la confusion n’est pas seulement humainement inacceptable, elle est aussi rationnellement contre-productive : en inhibant la communication avec l’interrogé, elle fait obstacle au processus de connaissance lui-même.
Enfin, une authentique exigence de rationalité doit bien sûr conduire à assumer les processus de subjectivation du chercheur lui-même, comme un auteur tel que Bourdieu n’a cessé de le montrer. Son milieu d’origine, en termes de culture comme en termes de classe, son histoire éducationnelle et affective, les déterminants de sa formation, doivent trouver la voie d’une objectivation relative, qui permet de les intégrer d’orientation de la recherche a priori, et d’interprétation des données recueillies a postériori.
D’où la nécessité, pour l’organisation du travail de terrain et la conduite des entretiens, d’un travail sur soi-même à la fois comme objet d’une recherche possible, et comme sujet orienté et le plus conscient possible de ses présupposés et de ses habitus.

La clarification de la recherche, c’est donc bien la détermination de son orientation au double sens du terme : ce qui la motive comme cause, et ce qui la détermine comme finalité idéologique nécessaire. Nier cette nécessité serait prétendre à la neutralité, c'est-à-dire au mieux s’illusionner, et au pire tromper en faisant preuve de cette prétention abusive qu’est l’affectation de scientificité.
Il faudra donc multiplier les éclairages en amont sur la recherche, mais en même temps ne pas la fossiliser : être informé, mais non formaté. Et, par là, maintenir une plasticité sans perdre sa détermination.
C’est ce qui détermine l’adoption d’une attitude d’écoute qui n’est :
- ni l’attention flottante de l’analyste
- ni la mise à la question du policier
- ni le régime de l’aveu du confesseur tel qu’il est dénoncé par Foucault dans La Volonté de savoir, premier tome de L’Histoire de la sexualité.

Le terrain philosophique se distingue ainsi à la fois :
- du terrain sociologique tel qu’il est orienté comme enquête susceptible de fournir des données objectivables
- du terrain anthropologique tel qu’il est orienté vers la mise en évidence de constantes contextuelles
- du terrain policier tel qu’il est orienté vers la mise en accusation par la résolution d’énigmes.
Il s’en distingue par son origine autant que par sa finalité ; mais aussi par ses modalités : pas de questionnaire rigide, mais une orientation de questionnement ; pas de médiation technique, mais un effort corrélatif de l’interrogateur et de l’interrogé pour tenter de se comprendre.
Il tente d’établir, dans des conditions qui sont celles de la dissymétrie (de l’interrogateur par rapport à l’expert supposé être au-dessus, ou par rapport au témoin-victime supposé être au-dessous), une relation égalisante de symétrie, qui destitue l’interrogé de son surplomb, ou au contraire le fasse sortir de sa condition subalterne.

Le paradoxe d’une volonté de terrain qui s’affirme comme volonté philosophique n’est donc qu’apparent, si l’on veut bien se souvenir, comme le montrait déjà Kant dans un opuscule célèbre, et comme le montre avant lui toute la tradition philosophique occidentale, des liens étroits et indissociables qui nouent la théorie à la pratique, et qui sont la condition même d’une dynamique. Si le terrain est un sol, c’est aussi une relation intersubjective sur laquelle la connaissance peut faire fond, non seulement à partir de l’échange entre deux sujets, mais à partir de ce que l’interrogé va lui-même tirer de son propre discours pour engager une réflexivité. Il y a donc bel et bien un territoire discursif de l’entretien, dans lequel s’enracine la pensée de l’interrogateur autant qu’il nourrit celle de l’interrogé. Et il doit autant être préservé des prétentions positivistes à la neutralité, que des effusions affectives de la projection.

© Christiane Vollaire